Philanthropie et impact

Tendances mondiales en matière d'investissement à impact social

Photo d'Igor Omilaev (@omilaev) sur Unsplash

L'investissement d'impact a dépassé le stade d'un créneau spécialisé des marchés privés, mais sa croissance a rendu la définition de l'« impact » plus importante que jamais. Le Global Impact Investing Network a estimé en 2024 que plus de 3 900 organisations géraient $1,571tn d’actifs d’investissement à impact social et environnemental à l’échelle mondiale, contre une estimation antérieure de $1,164tn. L'expansion de ce marché reflète une participation accrue des gestionnaires d'actifs, des institutions de financement du développement, des fonds de pension, des assureurs, des fondations et des investisseurs privés, mais elle soulève également une question fondamentale : quelle part de ce capital génère des changements sociaux ou environnementaux mesurables qui n'auraient pas eu lieu sans lui ?

Cette distinction permet de différencier l’investissement d’impact du domaine plus large de l’investissement durable ou responsable. Un investisseur qui exclut les entreprises du secteur du tabac, tient compte des risques climatiques ou vote contre une rémunération excessive des dirigeants peut agir de manière responsable sans pour autant réaliser un investissement d’impact. L'investissement d'impact nécessite une intention explicite de générer un résultat positif et mesurable, parallèlement à un rendement financier. Il nécessite également la preuve que le capital ou l'influence de l'investisseur contribue à ce résultat.

Cette norme devient de plus en plus difficile à respecter à mesure que le marché s'étend aux actions cotées, aux obligations classiques et aux grands portefeuilles institutionnels. Les investissements privés dans le logement abordable, les infrastructures liées aux énergies renouvelables ou les soins de santé permettent souvent de mettre en évidence un lien relativement direct entre le capital et l’activité. Il est en revanche plus difficile de déterminer l’impact supplémentaire lié à l’achat d’actions d’une grande société cotée, en particulier lorsque la transaction s’effectue entre investisseurs et n’apporte pas de nouveaux fonds à l’entreprise.

La prochaine étape du développement de ce marché dépendra donc moins du volume des capitaux portant un label d’impact que de la qualité des données qui le sous-tendent. Les investisseurs devront démontrer ce qui a changé, en quoi leur contribution a été utile et si les résultats ont justifié les risques financiers et sociaux pris.

Des exclusions éthiques à l'investissement responsable

L'investissement d'impact moderne est issu de plusieurs traditions antérieures. Les institutions religieuses et les investisseurs guidés par des valeurs avaient depuis longtemps exclu des secteurs tels que le tabac, l'armement, les jeux d'argent et l'alcool. Le financement du développement communautaire orientait les capitaux vers des régions défavorisées, tandis que les fondations recouraient à des investissements liés à leurs programmes pour soutenir des activités en lien avec leurs missions caritatives.

Ces approches étaient souvent définies par ce que les investisseurs évitaient ou par ceux qu’ils entendaient soutenir. L’investissement d’impact a introduit une attente plus explicite : celle que les investisseurs se fixent des objectifs sociaux ou environnementaux, orientent leur gestion vers ces objectifs et en mesurent les résultats. Ce terme a acquis une reconnaissance institutionnelle plus large à la fin des années 2000, alors que les investisseurs recherchaient un cadre se situant à mi-chemin entre l’investissement classique et l’octroi de subventions.

Le marché englobe désormais plusieurs attentes différentes en matière de rendement. Certains investisseurs recherchent des rendements conformes à ceux du marché et considèrent l'impact comme une source d'opportunité ou un moyen d'atténuer les risques. D'autres acceptent des rendements inférieurs à ceux du marché pour financer des activités qui ne parviennent pas encore à attirer des capitaux entièrement commerciaux. Les fondations et les institutions de développement peuvent recourir à des investissements concessionnels pour absorber les risques que les investisseurs privés ne sont pas disposés à assumer.

Ces stratégies ne doivent pas être regroupées sans distinction. Un fonds d'infrastructures dédié aux énergies renouvelables, visant des rendements compétitifs, présente un objectif et un profil de risque différents de ceux d'un fonds de prêts à faible taux d'intérêt destiné à soutenir les petits agriculteurs dans une économie fragile. Si les deux peuvent produire des résultats positifs, la source de leur impact, la contribution des investisseurs et les attentes financières diffèrent considérablement.

La dernière étude de marché du GIIN indique que la majorité des actifs à impact sont gérés dans l'optique d'obtenir des rendements conformes au marché. Cela montre que l'investissement à impact ne se définit plus principalement par le recours à des capitaux à conditions préférentielles. Cela renforce également la nécessité de distinguer l'impact réel des investissements qui auraient été réalisés à des conditions commerciales ordinaires, sans intervention particulière d'un investisseur à impact.

La taille du marché ne détermine pas l'impact

L'estimation du marché de $1.571tn constitue un indicateur important de l'ampleur du phénomène, mais elle ne doit pas être interprétée comme la valeur des résultats positifs vérifiés. Elle mesure les actifs gérés par des organisations identifiées comme des investisseurs d'impact, et non la valeur monétaire des bénéfices générés par ces actifs.

L'évaluation de la taille du marché dépend également des définitions utilisées et des données disponibles. Certaines organisations consacrent l'intégralité de leur portefeuille à l'investissement à impact, tandis que d'autres ne classent dans cette catégorie que certains fonds ou mandats. Les investissements peuvent être comptabilisés en fonction du capital engagé, des actifs sous gestion ou de la valeur actuelle du portefeuille. Les changements de méthodologie peuvent donc influencer les estimations indépendamment de toute nouvelle activité d'investissement.

Le GIIN a calculé un taux de croissance annuel composé de 21 % pour l'ensemble du marché estimé entre 2019 et 2024. Son étude « State of the Market » de 2024, fondée sur un panel d'investisseurs participants, fait état d'une croissance annualisée de 14 % des actifs à impact au cours des cinq années précédentes. Ces deux chiffres peuvent être valables puisqu’ils portent sur des échantillons et des méthodologies différents, mais aucun d’entre eux ne devrait être présenté comme un taux de croissance annuel universel applicable à toutes les stratégies d’impact.

Les investisseurs doivent se montrer particulièrement prudents face aux prévisions qui extrapolent la croissance récente pour déterminer avec précision la taille future du marché. La levée de fonds dépend des taux d’intérêt, de la politique gouvernementale, des allocations des investisseurs institutionnels et de l’existence de projets éligibles à l’investissement. Une offre de fonds plus importante ne garantit pas l’existence d’un nombre correspondant d’opportunités de haute qualité, présentant un impact crédible et des conditions financières acceptables.

Une croissance rapide peut engendrer ses propres problèmes. Lorsque des capitaux de plus en plus importants se ruent sur un nombre limité d’actifs établis dans les secteurs des énergies renouvelables, de la santé ou du logement, les valorisations peuvent grimper et les rendements attendus baisser. Les gestionnaires peuvent alors élargir leur définition de l’« impact » afin de maintenir leur levée de fonds, ce qui augmente le risque que des investissements classiques se voient attribuer un label « impact » sans s’appuyer sur une théorie du changement convaincante.

Le climat reste le domaine offrant le plus d'opportunités

Les investissements liés au climat occupent une place prépondérante, car les besoins en capitaux sont importants et de nombreux résultats peuvent être mesurés à travers la production d'énergie, les émissions évitées ou les infrastructures physiques mises en place. Les énergies renouvelables, l'efficacité énergétique, les transports électriques, la modernisation du réseau électrique et l'agriculture résiliente au changement climatique offrent tous des opportunités d'investissement potentielles.

L'essor rapide des obligations vertes témoigne de la demande des investisseurs institutionnels pour des actifs liés au climat. La Banque européenne d'investissement a émis sa première obligation « Climate Awareness Bond » en 2007, créant ainsi un modèle dans lequel le produit de l'émission est affecté à des activités environnementales spécifiques. D'ici fin 2025, le volume cumulé des émissions d'obligations vertes conformes aux critères établis aura dépassé $4tn, selon Climate Bonds.

Les obligations vertes ne constituent pas automatiquement des investissements à impact. Une obligation peut financer des projets éligibles sans pour autant démontrer que la participation de l'investisseur a permis de générer une activité supplémentaire. Les grands émetteurs auraient pu financer ces mêmes projets par le biais d'une dette classique, tandis que les résultats environnementaux dépendent de la manière dont les fonds levés sont affectés, gérés et rendus publics.

Le marché des obligations vertes montre néanmoins comment les structures financières peuvent améliorer la transparence. Les émetteurs définissent généralement les catégories éligibles, rendent compte de la répartition des fonds et fournissent des informations sur les résultats environnementaux. Les normes et les taxonomies peuvent réduire l’incertitude en déterminant quels projets sont éligibles, même si des divergences persistent concernant des activités telles que l’énergie nucléaire, le gaz naturel et les technologies de transition.

Les investisseurs devraient se poser plusieurs questions avant de considérer une obligation « étiquetée » comme un actif à impact :

  • Affectation du produit de l'émission : La documentation doit préciser si ces fonds servent à financer de nouveaux projets, à refinancer des actifs existants ou à soutenir l'activité générale de l'entreprise.
  • Additionnalité : Les investisseurs doivent se demander si ce financement modifie l'ampleur, le calendrier ou le coût du projet environnemental.
  • Qualité des rapports : Les chiffres relatifs aux allocations doivent être accompagnés de résultats mesurables, tels que la capacité en énergies renouvelables, les économies d'énergie ou les émissions évitées.
  • Vérification : Un examen indépendant peut renforcer la crédibilité, même si la portée et la qualité des avis externes varient.
  • Conduite à l'échelle de l'émetteur : Un projet « vert » crédible ne fait pas disparaître les préoccupations environnementales ou de gouvernance qui touchent d'autres aspects de l'activité de l'émetteur.

Ces tests permettent de distinguer un instrument de financement transparent d'une obligation dont le label « vert » sert davantage à des fins de marketing qu'à favoriser le changement environnemental.

L'impact social est plus difficile à normaliser

Les investissements sociaux répondent à des besoins tels que le logement abordable, les soins de santé, l'éducation, l'inclusion financière et l'emploi. Leurs résultats peuvent être considérables, mais ils sont souvent plus difficiles à comparer que les unités d'énergie renouvelable ou les tonnes d'émissions.

Un fonds dédié au logement abordable peut indiquer le nombre de logements financés, mais ce chiffre ne suffit pas à lui seul à déterminer si les loyers sont réellement abordables pour la population visée. Un investissement dans le secteur de la santé peut prendre en compte le nombre de patients pris en charge sans pour autant démontrer d’améliorations en matière de traitement, d’accès aux soins ou de résultats sanitaires. Un prêteur peut accorder davantage de crédits aux petites entreprises tout en leur imposant des conditions qui créent une nouvelle vulnérabilité financière.

L'évaluation doit donc aller au-delà de la simple mesure des activités. Le nombre de prêts, de lits ou de places de formation décrit ce qu'un investissement a permis de produire, tandis que l'impact concerne le changement vécu par les personnes et la mesure dans laquelle ce changement peut être attribué à l'intervention.

Le contexte a également son importance. Un hôpital privé desservant une région où l’offre de soins est insuffisante peut apporter des avantages considérables, mais son impact dépend de ceux qui ont les moyens d’y accéder et de la question de savoir si cet établissement détourne du personnel des services publics. Une entreprise spécialisée dans les technologies éducatives peut toucher des millions d’utilisateurs tout en n’apportant qu’une valeur limitée aux élèves disposant d’un accès limité à Internet ou d’un accompagnement insuffisant.

Les investissements sociaux exigent d'accorder une attention particulière aux personnes concernées. Les investisseurs doivent se demander si les bénéficiaires visés ont participé à la définition du problème, si le produit est adapté aux conditions locales et si les effets négatifs font l'objet d'un suivi. Une stratégie élaborée exclusivement du point de vue des bailleurs de fonds risque de négliger les priorités des communautés qu'elle prétend servir.

Les marchés émergents ont besoin de différentes formes de capitaux

L'Asie, l'Afrique et l'Amérique latine offrent d'importantes opportunités en matière d'investissement à impact social, car les besoins en matière d'infrastructures, de santé, de logement et d'accès aux services financiers restent considérables. La croissance économique et l'adoption des technologies peuvent créer des marchés commercialement attractifs tout en générant des bénéfices sociaux mesurables.

Les conditions d'investissement sont souvent plus exigeantes que dans les économies développées. La volatilité des devises, le risque politique, la faiblesse des institutions et le caractère limité des marchés de sortie peuvent affecter les performances financières. Les petites entreprises peuvent ne pas disposer de comptes audités ou des systèmes requis par les investisseurs institutionnels, tandis que les projets générant une forte valeur sociale peuvent être trop modestes pour justifier les coûts de transaction habituels.

Les institutions de financement du développement et les fondations peuvent jouer un rôle important en apportant des garanties, des capitaux de première perte, un soutien technique ou des horizons d'investissement plus longs. Ces structures de financement mixte visent à rendre les projets attractifs pour les institutions commerciales sans qu'il soit nécessaire de recourir à des capitaux publics ou philanthropiques pour financer l'intégralité de l'opération.

Le projet doit être examiné avec soin. Les fonds accordés à des conditions préférentielles doivent viser à remédier à une défaillance spécifique du marché plutôt que de subventionner les rendements d’investisseurs privés qui auraient pu assumer eux-mêmes le risque. Les institutions publiques doivent également démontrer que la structure permet de mobiliser des investissements supplémentaires et que les avantages justifient le coût et le risque transférés aux contribuables ou aux donateurs.

La participation locale revêt une importance tout aussi grande. Les investisseurs internationaux peuvent apporter des capitaux et leur expertise, mais ils risquent de fausser les priorités lorsque les projets sont conçus principalement pour répondre à des mandats d’investissement mondiaux. Les partenariats avec les institutions financières, les gestionnaires et les communautés locales peuvent améliorer la sélection des projets et réduire le risque que les stratégies d’impact répondent aux préférences des investisseurs plutôt qu’à la demande réelle.

La mesure de l'impact devient la discipline centrale

La croissance de ce marché a donné naissance à un large éventail de systèmes de mesure. Le cadre IRIS+ du GIIN propose des indicateurs standardisés couvrant différents thèmes et secteurs, tandis que le projet « Impact Management » a contribué à définir des concepts communs permettant de comprendre la nature et l’ampleur de l’impact. Les investisseurs s’appuient également sur les Objectifs de développement durable des Nations unies pour structurer leurs objectifs.

Les cadres d'évaluation améliorent la comparabilité, mais ils ne peuvent se substituer au jugement. Un indicateur standard peut indiquer le nombre de personnes touchées ou d'emplois créés sans préciser si ces résultats étaient significatifs, durables ou liés à l'investissement. Les responsables peuvent également choisir des indicateurs qui présentent une image favorable tout en omettant les effets négatifs.

Un processus d'évaluation d'impact crédible doit comporter plusieurs éléments :

  • Intentionalité : L'investisseur devrait définir l'objectif visé avant d'engager des capitaux, plutôt que d'y associer a posteriori un récit d'impact.
  • Une théorie du changement : La stratégie doit expliquer comment l'investissement devrait permettre d'atteindre le résultat visé et quelles hypothèses doivent se vérifier.
  • Contribution de l'investisseur : Le responsable doit déterminer s'il apporte des capitaux, une expertise, un engagement ou toute autre ressource rare susceptible d'influencer le résultat.
  • Évaluation des résultats : Les rapports doivent mettre l'accent sur les changements subis par les personnes ou l'environnement, et pas uniquement sur les activités financées.
  • Suivi des impacts négatifs : Les investisseurs devraient examiner les effets néfastes involontaires, notamment les pertes d'emploi, les déplacements de population, l'utilisation des ressources ou les inégalités d'accès.
  • Vérification indépendante : Une évaluation externe peut renforcer la confiance lorsque la méthodologie et les limites sont clairement exposées.
  • Apprentissage et adaptation : Les mesures devraient influencer les décisions futures plutôt que de se limiter à un simple exercice de reporting annuel.

Ce dernier point est souvent négligé. Si les données montrent qu’un investissement ne produit pas les résultats escomptés, les gestionnaires devraient modifier leur approche, engager le dialogue avec l’entreprise ou réaffecter les capitaux. Se contenter de rendre compte sans agir transforme la mesure d’impact en simple exercice de communication plutôt qu’en outil de gestion.

Les rendements financiers varient selon la stratégie

L'investissement à impact social est parfois présenté comme la preuve que les investisseurs n'ont jamais à choisir entre rendement et mission. Cette affirmation est trop générale. Certaines stratégies permettent d'obtenir des rendements conformes au marché, car elles financent des entreprises compétitives dans des secteurs en croissance. D'autres acceptent délibérément des rendements réduits afin d'atteindre des populations ou de soutenir des activités que les marchés commerciaux ne desservent pas suffisamment.

Les infrastructures liées aux énergies renouvelables peuvent générer des flux de trésorerie stables dans le cadre de contrats à long terme, tandis qu’une entreprise du secteur de la santé en phase de démarrage sur un marché émergent peut être confrontée à des risques technologiques, réglementaires et d’exécution importants. Le logement social peut offrir des revenus stables, mais des restrictions réglementaires ou la hausse des coûts de construction peuvent limiter les rendements. L’agriculture durable peut bénéficier d’une demande à long terme tout en restant exposée aux aléas climatiques et à l’évolution des cours des matières premières.

Les investisseurs doivent définir leurs attentes en matière de rendement avant de choisir leurs placements. Une fondation peut se contenter de rendements plus faibles, car le capital sert à financer sa mission et peut être réinvesti. Un fonds de retraite, quant à lui, a des obligations envers ses bénéficiaires et peut exiger des rendements compétitifs ajustés au risque. Aucune de ces deux approches n'est intrinsèquement plus légitime que l'autre, mais chacune doit être décrite avec précision.

Le risque d'exagération est particulièrement élevé lorsque les dirigeants laissent entendre qu'un impact positif améliore automatiquement les performances financières. Des pratiques environnementales ou sociales rigoureuses peuvent réduire certains risques, soutenir la demande des clients ou améliorer l'accès au capital. Elles ne protègent toutefois pas une entreprise contre une valorisation excessive, une mauvaise gestion, une concurrence insuffisante ou un modèle économique non durable.

L'impact devrait venir renforcer l'analyse d'investissement plutôt que de la remplacer. Les investisseurs doivent toujours examiner les flux de trésorerie, la gouvernance, la structure du capital, la position concurrentielle et les perspectives de sortie. Un produit présentant une valeur sociale peut être associé à une entreprise financièrement fragile, tandis qu'un investissement rentable peut avoir un impact moindre que ce que laisse entendre son marketing.

Les marchés publics posent un problème d'additionnalité

L'investissement d'impact a principalement vu le jour sur les marchés privés, où les investisseurs peuvent apporter directement de nouveaux capitaux à des entreprises et à des projets. À mesure que ce secteur se développe, de plus en plus de gestionnaires appliquent des stratégies d'impact aux actions et aux obligations cotées en bourse.

Les marchés publics offrent des avantages en termes d'échelle et de liquidité, mais la contribution de l'investisseur est plus difficile à démontrer. L'achat d'actions auprès d'un autre investisseur n'apporte généralement pas de nouveaux fonds à l'entreprise. L'investissement peut certes être le signe d'une demande ou influencer le coût du capital à long terme, mais le lien entre cet achat et un résultat social spécifique reste indirect.

L'engagement des actionnaires peut offrir un moyen plus direct d'exercer une influence. Les investisseurs peuvent voter, déposer des résolutions, rencontrer la direction et faire pression sur les entreprises pour qu'elles modifient leurs pratiques commerciales. La qualité de l'impact revendiqué dépend alors de la précision de l'objectif, de la persistance de l'engagement et des preuves démontrant que l'investisseur a contribué au résultat.

La composition du portefeuille a également son importance. Un fonds d’impact coté en bourse devrait expliquer pourquoi chaque entreprise répond aux critères d’éligibilité et préciser si une part même modeste du chiffre d’affaires provenant d’un produit éligible est suffisante. Les grandes entreprises technologiques ou pharmaceutiques peuvent contribuer à la réalisation d’objectifs sociaux tout en soulevant d’autres préoccupations en matière d’environnement, de conditions de travail ou de gouvernance.

Les stratégies d'impact sur les marchés publics ne sont pas nécessairement invalides. Elles nécessitent toutefois une plus grande précision quant au mécanisme par lequel les investisseurs espèrent faire la différence. L'exposition à des entreprises associées à des thèmes durables n'équivaut pas à un impact généré par les investisseurs.

Le fonds souverain norvégien illustre une distinction importante

Le Fonds de pension gouvernemental norvégien (Government Pension Fund Global) est souvent cité comme un exemple d’investissement durable ou à impact, car il prend en compte les enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance, exerce activement son droit de vote et exclut certaines entreprises pour des raisons éthiques. Le fonds investit également dans des infrastructures d’énergie renouvelable non cotées en bourse.

Son mandat officiel consiste toutefois à générer le meilleur rendement financier possible tout en respectant un niveau de risque acceptable. L'investissement responsable soutient cet objectif en favorisant la création de valeur durable et le bon fonctionnement des marchés. Le fonds ne devrait donc pas être classé de manière générale parmi les investisseurs d'impact au seul motif qu'il intègre des considérations de développement durable.

Cette distinction est utile car l’investissement responsable et l’investissement d’impact poursuivent des objectifs différents. Un investisseur universel, tel que le fonds norvégien, peut chercher à réduire les risques systémiques liés au climat et à la gouvernance au sein d’un portefeuille mondial. Un fonds d’impact, quant à lui, peut concentrer ses capitaux sur des activités visant à générer des résultats spécifiques et mesurables.

Ces deux approches peuvent influencer les entreprises et les marchés, mais elles ne doivent pas être évaluées selon les mêmes critères. La gestion responsable d’un fonds souverain peut être évaluée à l’aune du vote, des attentes, de l’engagement et de la gestion des risques. Un investissement à impact dédié nécessite quant à lui une prise en compte plus directe des résultats escomptés et de la contribution des investisseurs.

L'utilisation de désignations précises aide les investisseurs à comprendre les objectifs visés par une stratégie. Élargir la notion d'« impact » jusqu'à y inclure toutes les formes d'intégration ESG pourrait donner l'impression d'un marché plus vaste, tout en en affaiblissant la signification.

La réglementation renforce les exigences relatives à l'utilisation des allégations de durabilité

Les autorités accordent une attention accrue aux allégations relatives aux investissements environnementaux et sociaux. L'Union européenne a mis en place des règles en matière de transparence et de taxonomie visant à améliorer la comparabilité, tandis que les autorités de régulation au Royaume-Uni et aux États-Unis ont contesté les noms de fonds et les arguments de vente trompeurs.

La réglementation peut contribuer à réduire le « greenwashing », mais les systèmes de classification sont également source de complexité. Les gestionnaires de fonds risquent de se concentrer davantage sur le respect des exigences techniques en matière de divulgation que sur l'amélioration des résultats concrets. Les différentes juridictions utilisent des définitions divergentes, ce qui complique la commercialisation transfrontalière et génère des incertitudes pour les investisseurs internationaux.

Les gestionnaires d'impact ne devraient pas considérer la conformité réglementaire comme une preuve d'impact. Un fonds peut satisfaire aux obligations d'information tout en s'appuyant sur une théorie du changement peu solide ou en ne rendant compte que des indicateurs favorables. À l'inverse, un gestionnaire de plus petite taille peut produire des résultats significatifs sans disposer des ressources nécessaires pour se conformer facilement à tous les cadres réglementaires internationaux.

Les investisseurs doivent considérer la réglementation comme une norme minimale et continuer à exercer leur propre diligence raisonnable. Ils doivent comprendre la stratégie, les éléments probants et les limites des allégations, plutôt que de se fier uniquement à un label réglementaire.

La technologie améliore la qualité des données, mais ne permet pas de résoudre la question de l'attribution

L'imagerie satellite, les paiements numériques, les capteurs à distance et les données mobiles élargissent l'éventail d'informations mises à la disposition des investisseurs d'impact. Un gestionnaire spécialisé dans les énergies renouvelables peut ainsi suivre la production d'électricité en temps réel, tandis que les investisseurs agricoles peuvent utiliser les données satellitaires pour évaluer l'utilisation des sols, le stress hydrique et l'état des cultures.

La technologie peut réduire les coûts liés aux mesures et améliorer la fréquence des rapports. Elle peut également faciliter la comparaison des projets entre les différentes régions et permettre d'identifier les écarts entre les performances déclarées et celles observées.

Le fait de disposer de davantage de données ne permet pas automatiquement d'établir un lien de causalité. Le revenu d'une collectivité peut augmenter à la suite d'un investissement sans que celui-ci en soit la cause principale. Les conditions environnementales peuvent s'améliorer en raison d'une réglementation, d'une évolution économique ou de dépenses publiques sans rapport avec cet investissement. L'attribution reste un défi analytique, même lorsque les résultats peuvent être observés avec précision.

La collecte de données peut également soulever des questions d'ordre éthique. Les plateformes d'inclusion financière peuvent recueillir des informations sensibles sur les utilisateurs à faibles revenus, tandis que les investissements dans le domaine de la santé peuvent impliquer le traitement de dossiers médicaux personnels. Les investisseurs d'impact devraient appliquer des normes en matière de protection de la vie privée et de gouvernance qui soient cohérentes avec les objectifs sociaux qu'ils prétendent poursuivre.

Les meilleurs systèmes associent des indicateurs quantitatifs à des témoignages qualitatifs provenant des bénéficiaires, des employés et des acteurs locaux. Les chiffres permettent d'évaluer l'ampleur et l'orientation de l'intervention, tandis que les retours d'expérience directs permettent de déterminer si celle-ci est utile, accessible et équitable.

Les family offices peuvent apporter des capitaux à long terme et flexibles

Les family offices sont bien placés pour s'engager dans l'investissement d'impact, car ils disposent souvent d'horizons temporels plus longs et sont soumis à moins de contraintes formelles que de nombreux investisseurs institutionnels. Ils peuvent investir directement, accepter des montants de transaction plus modestes et combiner des capitaux commerciaux, concessionnels et philanthropiques.

Cette flexibilité peut aider les entreprises ou les projets en phase de démarrage qui ne répondent pas encore aux exigences des grands gestionnaires d'actifs. Une famille peut apporter des fonds propres à une entreprise du secteur de la santé, financer une assistance technique par l'intermédiaire d'une fondation, puis faire intervenir des investisseurs institutionnels une fois que l'entreprise aura fait ses preuves.

Les family offices sont également confrontés à des défis en matière de gouvernance. Les différentes générations peuvent avoir des opinions divergentes sur la question de savoir si l'investissement d'impact doit viser des rendements conformes au marché ou donner la priorité à la mission. En l'absence d'une politique claire, les investissements individuels peuvent être sélectionnés en fonction des préférences personnelles plutôt que d'une stratégie de portefeuille cohérente.

Une approche rigoureuse devrait définir :

  • les causes sociales ou environnementales que la famille souhaite soutenir ;
  • la part des capitaux alloués aux stratégies à taux de marché et aux stratégies à taux préférentiels ;
  • le niveau acceptable de liquidité et de risque financier ;
  • les éléments de preuve requis pour qu'un investissement soit considéré comme un investissement à impact ;
  • le rôle des membres de la famille dans la sélection et le suivi ;
  • la relation entre l'investissement et la philanthropie ;
  • la procédure à suivre en cas de conflit entre les objectifs financiers et les objectifs d'impact.

Ces décisions contribuent à éviter que l'investissement d'impact ne devienne un ensemble de projets sans lien entre eux. Elles permettent également à la famille de vérifier si le portefeuille reflète ses valeurs sans pour autant renoncer aux principes fondamentaux de la gestion d'investissement.

La prochaine étape sera déterminée par les données disponibles

L'investissement à impact social devrait poursuivre son expansion au cours des trois à cinq prochaines années, porté par la demande en matière d'infrastructures climatiques, de santé, de logement, d'inclusion financière et de systèmes alimentaires durables. Le marché pourrait dépasser sa taille estimée actuelle, mais il convient de considérer ces prévisions avec prudence, car les définitions et les méthodes de mesure continuent d'évoluer.

La croissance dépendra de la capacité des gestionnaires à proposer des opportunités d'investissement répondant aux exigences des investisseurs institutionnels en termes d'échelle et de profil de rendement. Les infrastructures climatiques pourraient absorber d'importantes allocations, tandis que de nombreux investissements sociaux resteront de moindre envergure et nécessiteront une gestion spécialisée ou un financement mixte.

Les normes de mesure devraient également devenir plus strictes. Les investisseurs s'attendront à une plus grande cohérence dans les résultats communiqués, tandis que les régulateurs et les clients remettront en cause les affirmations qui ne parviennent pas à démontrer l'intentionnalité et la contribution. Le recours à des vérifications indépendantes pourrait se généraliser, en particulier pour les fonds de grande taille et les produits cotés en bourse.

Le secteur devra également se pencher sur la question des sorties. Les fonds d'impact privés ne peuvent pas compter indéfiniment sur d'autres investisseurs d'impact pour racheter leurs participations. Les entreprises doivent, à terme, devenir financièrement viables, attirer des acquéreurs stratégiques ou accéder aux marchés publics sans pour autant renoncer aux objectifs pour lesquels elles ont été créées.

La croissance la plus forte proviendra donc des stratégies qui allient une demande réelle, une viabilité économique et des indicateurs de mesure fiables. Le capital à lui seul ne peut pas résoudre les problèmes sociaux et environnementaux, mais des investissements bien structurés peuvent soutenir les entreprises et les infrastructures capables d’y faire face à grande échelle.

L'impact dépend de la nature des changements

L'investissement d'impact s'est imposé comme un pilier majeur de la finance mondiale, avec plus de $1,5 tn d'actifs désormais gérés sous cette appellation. L'ampleur du marché n'est plus la question centrale. La question la plus importante est de savoir si les investisseurs peuvent démontrer que leur capital et leur influence ont produit des résultats allant au-delà de ceux générés par l'investissement traditionnel.

Les obligations vertes montrent comment les normes et les obligations de reporting peuvent mobiliser d'importants capitaux, mais elles démontrent également qu'un label ne résout pas les questions d'additionnalité ou de conduite de l'émetteur. Les investissements sociaux recèlent un potentiel considérable dans les domaines du logement, de la santé et de l'accès aux services financiers, mais leurs résultats sont difficiles à résumer à un petit ensemble d'indicateurs comparables.

Les investisseurs devraient donc se méfier des affirmations simplistes selon lesquelles l'impact et la performance financière se renforcent toujours mutuellement. C'est parfois le cas. Dans d'autres cas, la réalisation d'un objectif social ambitieux implique de prendre davantage de risques, d'accepter des rendements plus faibles ou de s'inscrire dans des horizons temporels plus longs.

La crédibilité de l'investissement d'impact dépendra de la capacité du secteur à présenter ces compromis en toute honnêteté. Un marché qui évalue les intentions en fonction des fonds levés restera vulnérable au « greenwashing ». En revanche, un marché qui mesure les changements obtenus, les bénéficiaires et la contribution de l'investisseur pourra justifier son rôle croissant dans la finance mondiale.