Philanthropie et impact

Comment faire un don de manière judicieuse en Suisse : guide pratique à l'intention des donateurs internationaux

S'installer en Suisse peut donner l'impression trompeuse que la philanthropie est une affaire simple. Le pays compte en effet des milliers de fondations caritatives, des organisations humanitaires de renommée internationale, des banques privées sophistiquées et des conseillers habitués à travailler avec des familles fortunées. Pourtant, un donateur qui commence par se demander “ Quelle fondation devrais-je créer ? ” s'attaque généralement au problème par le mauvais bout.

La première question est de savoir ce que vous souhaitez que votre argent permette de changer. La deuxième est de déterminer dans quelle mesure vous comptez vous impliquer. Ce n’est qu’ensuite que vous devriez choisir la structure juridique ou administrative par laquelle transiteront les fonds.

Pour une personne qui vient de s’installer en Suisse, il est rarement judicieux de consacrer sa première année à la création d’une institution permanente. Il vaut mieux en profiter pour se familiariser avec le paysage philanthropique local, tester plusieurs organisations, comprendre comment les règles fiscales et de déclaration suisses s’appliquent à votre situation, et déterminer si vos intérêts s’inscrivent véritablement dans le long terme. Une fondation privée peut convenir à un programme d’envergure et durable, mais elle engendre également des obligations en matière de gouvernance, d’administration et de surveillance qui peuvent perdurer au-delà de l’enthousiasme initial qui l’a motivée.

Commencez par définir une thèse de financement, et non par dresser une liste d'organismes caritatifs

“Les thèmes ” éducation “, ” climat “ ou ” enfants » ne constituent pas encore une stratégie philanthropique. Chaque catégorie recouvre des problèmes, des populations et des besoins de financement très différents.

Un donateur dans le domaine de l'éducation pourrait financer le développement linguistique de la petite enfance en Suisse, la formation des enseignants dans les pays à faibles revenus, l'éducation civique des adolescents, la recherche universitaire ou des bourses d'études pour des étudiants individuels. Ces activités requièrent des expertises différentes et fournissent des données probantes de nature variée.

Une proposition de financement pertinente doit définir cinq éléments :

  • le problème que vous souhaitez aborder ;
  • les personnes ou les lieux que vous souhaitez aider ;
  • le type d'intervention qui, selon vous, serait utile ;
  • la période pendant laquelle vous êtes prêt à donner ;
  • et ce qui constituerait un progrès crédible.

Par exemple : 

Nous souhaitons améliorer la capacité des enfants âgés de 9 à 13 ans de Suisse alémanique et romande à comprendre des informations publiques fiables. Pendant trois ans, nous soutiendrons des organisations qui élaborent ou testent des supports pédagogiques adaptés à leur âge dans les domaines de l'éducation civique et de l'éducation aux médias, en accordant la priorité aux projets qui évaluent la compréhension des enfants plutôt qu'à ceux qui se contentent de rendre compte du nombre de supports distribués.


Ces indications sont suffisamment précises pour orienter les décisions sans pour autant imposer la marche à suivre avant d'avoir consulté les professionnels concernés.

Un donateur intéressé par l'intégration pourrait plutôt se concentrer sur les résultats en matière d'emploi des femmes récemment arrivées dans un canton donné. Une personne soucieuse de la biodiversité pourrait financer la restauration d'un bassin versant bien défini plutôt que de soutenir des actions environnementales en général.

Une question plus ciblée donne généralement lieu à un travail plus rigoureux, à des enseignements plus utiles et permet de mieux déterminer si la subvention a porté ses fruits.

Découvrez le système suisse de répartition des responsabilités

La structure fédérale de la Suisse a une incidence sur la philanthropie. Les services publics sont répartis entre la Confédération, les cantons et les communes, tandis que de nombreux services sociaux, éducatifs et culturels sont assurés conjointement par les pouvoirs publics, les associations, les fondations et les organismes privés.

Un projet jugé urgent à Genève peut déjà bénéficier d'un financement public à Zurich, ou être géré différemment dans le canton de Vaud, au Tessin ou à Bâle-Ville. Les donateurs doivent donc savoir quelle autorité est compétente en la matière et pourquoi un financement philanthropique est nécessaire.

Il ne s'agit pas ici de s'opposer au financement de services qui interagissent avec les pouvoirs publics. La philanthropie peut permettre de tester une approche, d'atteindre un groupe défavorisé, de financer la recherche ou de soutenir un service avant que des fonds publics ne soient disponibles. Elle ne devrait toutefois pas, à son insu, financer une activité qui relève déjà entièrement d'une mission publique.

Avant d'approuver une subvention, posez-vous les questions suivantes :

Quel est le rôle de la commune, du canton ou de la Confédération dans ce domaine, et quel déficit subsiste après le financement public ?

Un bon candidat devrait être capable d'expliquer cette distinction.

Choisissez la structure la plus simple qui permette d'atteindre l'objectif

Pour des dons occasionnels ou modestes, un don direct à un organisme reconnu et exonéré d'impôt peut amplement suffire. Il vous suffit de choisir l'organisme, d'effectuer le virement et de conserver l'attestation de don pour votre déclaration d'impôts.

Cette solution est particulièrement adaptée lorsque vous faites déjà confiance au bénéficiaire et que vous n'avez pas besoin d'une identité distincte, d'une gouvernance familiale ou d'un portefeuille pluriannuel.

Un fonds géré sur recommandation du donateur, généralement hébergé par une fondation-cadre, se situe à mi-chemin entre les dons directs et la création de votre propre fondation. Vous versez une contribution irrévocable à la fondation d’accueil, définissez l’objet du fonds et recommandez l’octroi de subventions dans le cadre d’un processus de gouvernance convenu. La fondation d’accueil se charge généralement des questions de conformité, de la comptabilité, de l’administration et de la vérification des bénéficiaires potentiels.

Ce modèle peut convenir à une famille qui souhaite faire des dons de manière systématique sans pour autant gérer une entité juridique indépendante. Il peut souvent être mis en place en quelques semaines, et les membres de la famille ou des experts externes peuvent siéger au sein de son comité de pilotage. La fondation d’accueil reste légalement responsable et doit veiller à ce que les subventions respectent les exigences relatives à la finalité caritative.

Un fonds thématique nécessite encore moins d'implication. Le donateur apporte sa contribution à un domaine d'action défini et laisse à la fondation d'accueil ou au comité spécialisé le soin de sélectionner les projets. Cette formule est utile lorsque vous souhaitez bénéficier d'une sélection professionnelle sans avoir à approuver personnellement chaque subvention.

Une fondation caritative privée offre une plus grande pérennité institutionnelle et une identité juridique distincte, mais elle nécessite également un objet clairement défini, des statuts, un conseil d’administration, un capital suffisant, une comptabilité, une supervision réglementaire et une gestion continue. Elle s’avère particulièrement pertinente lorsque le donateur dispose d’un capital important, d’un horizon à long terme, d’un programme véritablement distinctif et de personnes disposées à la diriger de manière adéquate.

Ne créez pas une fondation simplement parce que cela semble plus prestigieux. Une institution disposant de peu de moyens peut consacrer une part trop importante de ses ressources à son propre fonctionnement.

Considérez la fiscalité comme une contrainte, et non comme une fin en soi

Les résidents suisses peuvent généralement déduire leurs dons caritatifs éligibles au titre de l'impôt fédéral direct, sous réserve des conditions et limites prévues par la loi. Le régime cantonal et communal revêt également de l'importance, car les déductions, les montants minimaux de dons et les pratiques administratives peuvent varier.

Le plafond fédéral généralement cité est fixé à 20 % du revenu imposable net pour les dons versés à des organisations suisses d'intérêt général éligibles. Cela ne signifie pas pour autant que tout versement effectué à une association, à une organisation caritative étrangère ou à un projet informel soit déductible. Le statut d'exonération fiscale du bénéficiaire, l'objet du versement et l'absence de contrepartie significative sont des éléments importants.

Un don doit également être véritablement irrévocable. Une fois que les fonds ont été versés à une fondation exonérée d'impôt ou à un fonds philanthropique hébergé, le donateur ne peut plus les considérer comme une réserve personnelle ni en exiger la restitution.

Avant d'effectuer un virement d'un montant important, demandez au bénéficiaire de vous confirmer son statut d'exonération fiscale en Suisse et vérifiez le traitement fiscal auprès d'un conseiller connaissant bien votre canton de résidence. Cela est particulièrement important pour les résidents nouvellement arrivés, les personnes imposées à la source, les familles en mobilité internationale et toute personne ayant des obligations fiscales dans un autre pays.

Les citoyens américains résidant en Suisse sont confrontés à une complication supplémentaire, car un don éligible en Suisse ne donne pas automatiquement droit à une déduction fiscale au titre de don caritatif aux États-Unis. Des dispositifs à double éligibilité ou transfrontaliers peuvent s’avérer nécessaires. Des questions similaires peuvent se poser pour les donateurs britanniques, français ou soumis à une imposition internationale.

L'avantage fiscal devrait permettre d'optimiser l'efficacité d'une subvention bien choisie. Il ne devrait pas servir à faire passer un projet peu convaincant pour un projet valable.

Pour faire un don à l'étranger, il faut suivre la bonne procédure

Il est généralement plus facile d'obtenir une déduction fiscale en Suisse lorsque le don est versé à une organisation suisse éligible. Le fait d'envoyer directement de l'argent à une organisation étrangère peut ne pas donner le même résultat, même si le bénéficiaire mène incontestablement une action caritative.

Les réseaux de dons transfrontaliers et les fondations faîtières suisses peuvent offrir une voie contrôlée. L'intermédiaire suisse reçoit le don, vérifie l'identité du bénéficiaire visé et organise le versement de la subvention dans un cadre caritatif éligible.

Par exemple, un résident de Genève souhaitant soutenir un programme d’un hôpital pédiatrique en France pourrait recourir à un dispositif de dons transfrontaliers bien établi plutôt que d’effectuer un virement informel à l’entité étrangère. Un donateur finançant des projets en dehors des pays européens participants pourrait faire appel à une fondation hôte suisse capable de mener une vérification préalable internationale et d’octroyer des subventions à l’étranger dans le respect de la réglementation.

L'intermédiaire facturera des frais administratifs, mais ces frais ne se limitent pas à la simple délivrance d'un reçu fiscal. Ils peuvent couvrir la vérification des sanctions, la vérification des bénéficiaires, les conventions de subvention, les rapports et le contrôle de l'utilisation des fonds.

Mener une vérification préalable proportionnée au montant de la subvention

Un don sans affectation spécifique de 5 000 CHF ne nécessite pas le même examen qu’un programme pluriannuel de 2 millions de CHF. Chaque subvention doit toutefois satisfaire à plusieurs critères de base.

Vérifiez l'identité juridique de l'organisation, son statut fiscal, son organe directeur et ses signataires autorisés. Examinez son dernier rapport annuel et ses derniers états financiers. Cherchez à comprendre d'où proviennent ses revenus, si elle dispose de réserves importantes et si elle dépend fortement d'un seul donateur ou d'un marché public.

Allez ensuite au-delà des aspects administratifs. Demandez à l'organisation d'expliquer :

  • le problème auquel il apporte une solution ;
  • pourquoi son intervention est appropriée ;
  • qui d'autre travaille dans ce domaine ;
  • ce que la subvention permettra de financer ;
  • qu'est-ce qui pourrait empêcher la réussite ;
  • et comment il identifiera les mauvais résultats.

Une bonne vérification préalable n'est pas un interrogatoire visant à piéger un candidat. Il s'agit d'un échange structuré portant sur les compétences, les hypothèses et les risques.

Méfiez-vous lorsqu'un projet promet un impact transformateur mais ne fournit que des chiffres d'activité. Le nombre d'ateliers organisés, de repas distribués ou de personnes touchées peut constituer une information opérationnelle utile, mais cela ne montre pas nécessairement si la situation des personnes s'est améliorée.

De même, il ne faut pas exiger d’une petite organisation communautaire qu’elle réalise une évaluation randomisée complexe lorsque le coût de cette méthode dépasserait celui de la subvention. Les exigences en matière de données probantes doivent être proportionnées à l’intervention, au risque et à l’ampleur de l’engagement.

Découvrez le projet avant de vous engager à fond

La petite taille de la Suisse facilite relativement les visites sur le terrain. Une visite de deux heures peut en dire plus qu’une longue présentation : permet-elle de vérifier si les bénéficiaires visés utilisent réellement le service, si le personnel comprend bien le programme et si l’organisation semble entretenir des relations locales crédibles ?.

Pour les projets internationaux, privilégiez les visioconférences, les références indépendantes et les partenaires locaux plutôt que de vous fier uniquement aux documents destinés aux bailleurs de fonds. Demandez à un autre bailleur de fonds ce qui s’est passé lorsque des difficultés sont apparues, et pas seulement s’il était agréable de travailler avec cette organisation.

Une première subvention peut être délibérément modeste. Par exemple, vous pouvez vous engager à verser 25 000 CHF pour un an, convenir de deux entretiens de suivi concrets et vous réserver la possibilité d’augmenter le financement une fois que la relation aura fait ses preuves. Cette approche s’avère souvent plus utile que de passer des mois à tenter d’éliminer toutes les incertitudes avant d’effectuer le premier versement.

Décider s'il convient de limiter l'octroi de la subvention

Un financement affecté sert à financer un projet ou une catégorie de dépenses convenus. Il offre une visibilité au donateur, mais peut contraindre l'organisation à affecter chaque franc à un budget restreint, tout en peignant à financer le personnel, les technologies, la protection des personnes ou la gestion.

Un financement sans condition permet à l'organisation d'affecter les fonds là où ils sont le plus nécessaires. Ce type de financement fonctionne particulièrement bien lorsque le donateur fait confiance à la direction, comprend la stratégie de l'organisation et est satisfait de ses contrôles financiers.

Un compromis raisonnable pourrait consister à octroyer une subvention globale. Plutôt que de financer 300 places dans des ateliers spécifiques, vous pourriez soutenir le programme de l'organisation consacré à l'éducation aux médias pour les enfants, en couvrant notamment les frais de personnel, d'évaluation et d'administration raisonnables.

Les donateurs suisses accordent parfois une grande importance à la précision et au contrôle, mais des restrictions excessives peuvent alourdir la charge administrative liée à une subvention et la rendre rigide sur le plan opérationnel. L'objectif est la responsabilité, et non la microgestion.

Discuter des modalités de déclaration avant que les fonds ne soient transférés

Convenez dès le départ de ce que le donateur doit savoir, du moment où ces points seront abordés et de ce qui se passera si le projet venait à évoluer.

Un dispositif pratique de rapport pour une subvention de montant moyen pourrait comprendre :

  • un bref message de confirmation dès réception de la subvention ;
  • une conversation en milieu d'année ;
  • un rapport de fin d'année concis présentant les dépenses, les résultats et les problèmes ;
  • et une dernière réflexion sur le renouveau.

Demandez des documents qui vous aideront à prendre une décision. Un rapport de dix pages rédigé principalement pour satisfaire un donateur peut contenir moins d'informations utiles qu'une conversation franche d'une heure avec le responsable du programme.

La question la plus révélatrice est souvent : 
Qu'est-ce qui n'a pas fonctionné comme prévu, et que comptez-vous changer ?

Une organisation capable d'aborder l'échec de manière réfléchie peut s'avérer être un partenaire plus fiable qu'une autre qui ne fait état que de succès ininterrompus.

Faites appel à des experts sans renoncer à vos valeurs

Les banques privées, les family offices, les conseillers en philanthropie, les avocats et les fondations faîtières peuvent aider à concevoir une structure et à identifier des organisations. C'est lorsqu'ils apportent une solution à un problème précis — traitement fiscal transfrontalier, gouvernance, mesure de l'impact, succession ou diligence raisonnable spécialisée — qu'ils apportent le plus de valeur.

Le donateur doit néanmoins comprendre comment les conseillers sont rémunérés et savoir s’ils recommandent uniquement des organisations ou des produits liés à leur propre réseau. Il convient de demander si les honoraires sont fixes, s’ils sont calculés en pourcentage des actifs ou s’ils sont prélevés sur le capital filantropique.

Les conseillers peuvent évaluer si une organisation est compétente. Ils ne peuvent toutefois pas décider quels sacrifices, quelles responsabilités ou quels enjeux sociaux sont importants pour votre famille.

Un programme pratique pour la première année

Au cours des trois premiers mois, identifiez un ou deux domaines d’action et rencontrez des personnes qui y travaillent directement. Discutez avec des associations caritatives sur le terrain, des chercheurs, des responsables publics et d’autres bailleurs de fonds, plutôt que de vous fier uniquement à des conseillers.

Au cours des quatrième, cinquième et sixième mois, sélectionnez trois à cinq organisations pour les examiner de manière plus approfondie. Octroyez plusieurs petites subventions, en privilégiant si possible différents modèles : une subvention sans affectation particulière, une subvention de projet et éventuellement une contribution à un fonds collaboratif ou thématique.

Entre le septième et le neuvième mois, rendez-vous sur les sites des projets et comparez ce que vous avez appris. Notez quelles organisations ont fait preuve de transparence, ont bien utilisé les fonds alloués et ont compris le contexte global du problème.

D'ici la fin de l'année, décidez si vous souhaitez poursuivre les dons directs, créer un fonds géré par le donateur ou envisager la création d'une fondation privée. À ce stade, le choix de la structure reposera sur votre comportement réel en matière de dons plutôt que sur une vision abstraite de la philanthropie.

La Suisse offre aux donateurs des institutions fiables, une rayonnement international et plusieurs moyens concrets d’organiser leurs dons. Son véritable atout, cependant, ne réside pas dans le fait qu’il soit relativement facile de créer une structure philanthropique, mais plutôt dans le fait qu’un donateur peut commencer en toute sérénité, tirer les leçons d’un écosystème très développé et n’ajouter de la complexité que lorsque son action l’exige réellement.

 
La philanthropie suisse à l'intention des donateurs internationaux