Offices familiaux uniques

Dans quels cas une famille a-t-elle besoin de plus qu'une banque privée ?

Photo d'Andreea Avramescu (@minakko) sur Unsplash

Une bonne banque privée permet de gérer son patrimoine de manière structurée. La famille bénéficie de rapports réguliers sur son portefeuille, de l’accès à des spécialistes en investissement, de services de garde d’actifs, de crédit et de change, ainsi que d’un chargé de clientèle qui connaît bien le client principal. Pour une famille disposant principalement d’actifs liquides, d’une structure de propriété simple et d’une exposition transfrontalière limitée, cela peut suffire.

Le problème survient lorsque la banque excelle dans ce qu’elle voit, mais que la véritable fortune de la famille se trouve en partie hors de son champ de vision.

Une banque suisse peut gérer le portefeuille coté, accorder un prêt lombard et proposer des opportunités sur les marchés privés. Elle peut connaître le profil de risque d’investissement de la famille et produire des rapports trimestriels soignés. Pourtant, elle peut ne pas avoir connaissance de la société d’exploitation à l’étranger, du bien immobilier détenu par l’intermédiaire d’une structure familiale, des documents de fiducie conservés par des avocats, de l’héritier devenu résident fiscal dans un autre pays, de la fondation en cours de discussion avec des conseillers, ou encore des engagements en capital-investissement qui nécessiteront des liquidités au cours des cinq prochaines années.

À ce stade, la question n'est pas de savoir si la banque est compétente. Elle peut d'ailleurs l'être tout à fait. La question est de savoir si la situation de la famille est devenue trop complexe pour qu'une seule relation bancaire puisse servir de « système d'exploitation » à la famille.

Cette question revêt une importance particulière en Suisse. Le pays reste l’un des principaux centres mondiaux de gestion de fortune transfrontalière. Les données de l’Association suisse des banquiers montrent qu’à la fin de l’année 2024, les banques suisses géraient 9'284 billions de francs suisses d’actifs, dont 4'225 billions appartenaient à des clients domiciliés à l’étranger. Cette dimension internationale fait partie de l’attrait de la Suisse. Elle signifie également que de nombreuses familles s’installant à Zurich, Genève, Zoug ou Lugano ont une vie multijuridictionnelle : résidences, entreprises, héritiers, obligations fiscales et conseillers répartis dans plusieurs pays.

Une banque privée peut jouer un rôle central au sein de la structure. Il ne faut toutefois pas s'attendre systématiquement à ce qu'elle en assure la coordination dans son ensemble.

C'est la complexité qui est le véritable indicateur, et non la richesse seule

Les familles se posent souvent la mauvaise question : de quel montant avons-nous besoin avant de devoir faire appel à un family office ou à un conseiller externe ? Il existe certes des seuils approximatifs sur le marché, mais ils sont moins utiles que ne le pensent les familles. Une famille disposant de 200 millions de francs suisses dans un mandat discrétionnaire liquide peut être plus facile à gérer qu’une famille disposant de 60 millions de francs suisses répartis entre des sociétés privées, des biens immobiliers, des créances, des œuvres d’art, des structures offshore, plusieurs héritiers et trois régimes fiscaux.

La complexité se manifeste dans les petits détails. Personne n’est en mesure de dresser une liste fiable de tous les comptes bancaires et entités juridiques. La famille ignore son coût de base annuel réel après déduction des frais, des impôts, des charges immobilières et du service de la dette. Un appel de fonds provenant du marché privé survient à un moment inopportun. Deux conseillers formulent des recommandations techniquement correctes mais incompatibles entre elles. Le mandant devient la seule personne à comprendre pourquoi certains actifs ne devraient jamais être vendus. Les enfants commencent à poser des questions auxquelles le système de reporting ne peut pas répondre.

Lorsque ces situations deviennent récurrentes plutôt qu'exceptionnelles, la famille peut avoir besoin de plus qu'une simple banque privée. Non pas parce que la banque a échoué, mais parce que la famille est passée de la gestion de patrimoine à l'architecture patrimoniale.

Les domaines dans lesquels la banque privée fonctionne généralement bien

Une banque privée est souvent le prestataire de référence idéal lorsque le patrimoine est principalement financier, que la conservation des titres est centralisée, que la structure de propriété est simple et que le besoin principal de la famille réside dans la gestion des investissements.

Une famille disposant d'un patrimoine compris entre 15 et 40 millions de francs suisses, composé de titres cotés, de liquidités, d'un crédit immobilier et éventuellement d'un ou deux fonds privés, peut trouver toute la satisfaction dont elle a besoin auprès d'une ou deux banques solides, avec le soutien de conseillers fiscaux et juridiques si nécessaire. La banque peut se charger de la conservation des titres, de la gestion de portefeuille, du crédit, des paiements et du reporting. Le chargé de clientèle peut coordonner les spécialistes au sein de l’établissement et aider la famille à accéder à des solutions de crédit, à des solutions structurées, à des mandats discrétionnaires et à des analyses d’investissement.

Ce modèle peut s'avérer efficace. Il permet d'éviter une conception trop complexe. Il garantit une répartition claire des responsabilités. Il permet également d'éviter les coûts liés au recrutement de personnel ou à la nomination de conseillers supplémentaires qui risqueraient de faire double emploi avec les services déjà fournis par la banque.

La famille doit néanmoins poser des questions précises concernant les honoraires, la sélection des produits, les conflits d’intérêts, les rapports d’activité, les taux de trésorerie, les écarts de change et le mode de rémunération du chargé de clientèle. Toutefois, si le patrimoine de la famille est relativement simple, le recours à un multi-family office ou à un gestionnaire d’actifs externe pourrait ne pas apporter une valeur ajoutée suffisante pour justifier cette couche supplémentaire.

La difficulté survient lorsque la famille attend de la banque privée qu'elle accomplisse des tâches qui ne relèvent pas de son champ d'action naturel.

Premier point critique : personne n'a une vue d'ensemble du bilan

Un relevé bancaire indique généralement les actifs détenus auprès de cette banque. Il peut ne pas mentionner les actifs détenus auprès d’une autre banque, les sociétés détenues en propre, les biens immobiliers, les œuvres d’art, les prêts accordés à des proches, les pactes d’actionnaires, les contrats d’assurance ou les engagements non financés sur le marché privé. Même lorsque les banques proposent des outils de regroupement, la qualité de ces derniers dépend de l’accès aux données, de leur classification et de la volonté de la famille de tout divulguer.

Un prestataire de rapports consolidés s'avère utile lorsque la famille a besoin d'une vue d'ensemble fiable couvrant toutes les institutions et tous les types d'actifs. Il ne s'agit pas seulement de rendre compte des performances, mais aussi d'assurer un contrôle.

Le responsable d'une famille de patrimoine peut estimer que le portefeuille est modérément diversifié, alors qu'une analyse globale révèle une exposition répétée à la même entreprise technologique par le biais d'actions directes, de fonds indiciels, de fonds de capital-investissement et d'un investissement en capital-risque. Une autre famille peut estimer disposer d’une liquidité suffisante, alors que le prestataire chargé du reporting montre que la plupart des actifs liquides sont nantis, affectés à des réserves fiscales ou réservés à des appels de fonds.

La gestion consolidée s'avère particulièrement utile pour les familles étrangères qui s'installent en Suisse. L'ouverture d'un nouveau compte bancaire en Suisse peut certes améliorer la qualité du service et la stabilité, mais elle n'intègre pas automatiquement l'historique des comptes, des sociétés et des biens immobiliers détenus à l'étranger. Sans une cartographie adéquate du patrimoine, la Suisse devient une couche supplémentaire plutôt qu'un pôle de simplification.

Le test de fonctionnement est simple : la famille est-elle en mesure de fournir, en l'espace de quelques jours, un aperçu complet et à jour de son actif, de son passif, de ses biens, de sa trésorerie et de ses engagements futurs ? Si ce n'est pas le cas, l'établissement d'un rapport consolidé pourrait bien être la première pièce manquante du puzzle.

Deuxième point d'inflexion : le conseil en investissement doit être indépendant

Une banque privée peut fournir de bons conseils en matière d'investissement. Elle peut également jouer à la fois le rôle de conseiller et de distributeur de produits. Cela ne rend pas pour autant ces conseils inappropriés, mais les familles doivent bien comprendre la structure commerciale qui les sous-tend.

Le recours à un gestionnaire d'actifs externe peut s'avérer utile lorsque la famille souhaite dissocier la supervision des investissements de la garde des actifs. En Suisse, les gestionnaires de fortune et les gestionnaires de portefeuille externes exercent leur activité dans un cadre réglementé. La FINMA agrée les gestionnaires de portefeuille et les dépositaires qui satisfont aux exigences légales, et l’autorité tient à jour des registres publics des établissements agréés. Cela offre aux familles un point de départ officiel pour leur diligence raisonnable, même si l’agrément ne doit en aucun cas être confondu avec une garantie de la qualité des placements.

Le gestionnaire d'actifs externe peut gérer des portefeuilles détenus auprès de plusieurs banques, comparer les conditions de dépôt, négocier les commissions, examiner les propositions de produits et assurer la continuité si la famille change de banque. Pour une famille faisant appel à plusieurs dépositaires, cela peut s'avérer très utile. Le conseiller se place du côté de la famille plutôt que de faire partie d'une institution en particulier.

Ce modèle n'est pas nécessairement meilleur. Certains gestionnaires externes sont de petite taille, dépendent de leur fondateur ou disposent d'une expertise limitée dans certaines classes d'actifs. Certains perçoivent des rétrocessions ou entretiennent des relations privilégiées avec certains produits. Certains excellent dans la gestion de portefeuilles liquides, mais présentent des lacunes en matière d'actifs privés, de coordination fiscale ou de gouvernance familiale.

Une famille devrait donc se poser les questions suivantes : le gestionnaire externe propose-t-il véritablement une architecture ouverte, ou s'agit-il simplement d'un canal supplémentaire de sélection de produits ? Est-il capable d'établir des rapports couvrant l'ensemble des banques ? Peut-il remettre en question une proposition émanant d'une banque privée ? A-t-il une vision globale du bilan de la famille, ou se limite-t-il au mandat de gestion des actifs liquides ? Que se passera-t-il si le fondateur quitte l'entreprise, la vend ou n'est plus disponible ?

Un gestionnaire d'actifs externe bien choisi peut réduire les conflits et améliorer la surveillance. Un mauvais choix ne fait qu'ajouter un conseiller de plus à gérer.

Troisième tournant : la résidence fiscale et la propriété deviennent mobiles

Une banque privée ne peut pas se substituer à un conseiller fiscal. Cela peut sembler évident, mais les familles ont souvent tendance à confondre les deux rôles lorsqu'un chargé de clientèle est expérimenté, multilingue et habitué à travailler avec une clientèle internationale.

Le conseil fiscal devient indispensable lorsque la résidence, la propriété et la succession dépassent les frontières. La Suisse participe à l'échange automatique d'informations sur les comptes financiers et entretient des relations d'échange automatique d'informations (AEOI) avec un vaste réseau de juridictions partenaires. Les banques suisses opèrent dans le cadre de l’échange automatique d’informations depuis 2017. Pour les familles mobiles à l’international, la transparence n’est pas une exception à contourner ; elle fait partie intégrante de l’environnement opérationnel.

Prenons l'exemple d'une famille qui déménage du Royaume-Uni en Suisse tout en conservant un bien immobilier au Royaume-Uni, une société non suisse et des enfants résidant ailleurs. La banque privée peut présenter les services suisses de garde d'actifs et d'investissement. On ne doit toutefois pas s'attendre à ce qu'elle détermine l'ensemble des implications fiscales liées à la résidence, aux transferts de fonds, à la propriété d'une société, à la planification successorale, au traitement des trusts, aux taxes de sortie ou aux donations futures.

Il est également nécessaire de faire appel à un conseiller fiscal lorsque les membres d'une même famille résident dans des pays différents. Une distribution, un prêt, une donation ou un dividende d'entreprise peut s'avérer fiscalement avantageux pour une personne et poser problème pour une autre. Si l'un des descendants devient résident aux États-Unis, en France, en Italie ou en Allemagne, les hypothèses formulées pour le titulaire du patrimoine peuvent ne plus s'appliquer à la génération suivante.

La famille devrait faire appel à des conseillers fiscaux par juridiction, puis désigner une personne chargée de les coordonner. Sans coordination, chaque conseiller peut avoir raison au niveau local, tandis que la famille se trompe au niveau global.

Quatrième point de rupture : les structures ont besoin d'une expertise fiduciaire

On parle souvent des trusts, des fondations, des sociétés holding et des structures d'investissement familiales comme s'il s'agissait de solutions élégantes. Elles peuvent effectivement l'être. Mais elles peuvent aussi devenir des entités mal comprises dont les générations futures hériteront sans savoir pourquoi elles existent.

Le rôle d'un spécialiste fiduciaire prend toute son importance lorsque les actifs sont détenus au sein de structures nécessitant une gestion, une gouvernance, une tenue des registres et le respect des obligations réglementaires. La question ne se limite pas à la mise en place initiale ; il s'agit de savoir si la structure continue, au fil du temps, de répondre aux objectifs de la famille.

Une fiducie, par exemple, peut comporter des administrateurs, des protecteurs, des bénéficiaires, des lettres d'intentions, des politiques de répartition et des obligations de déclaration. Une fondation peut nécessiter des membres du conseil d'administration, un objet social bien défini et une gestion en bonne et due forme. Une société holding peut avoir besoin de comptes, de déclarations fiscales, de décisions du conseil d'administration et de pièces justificatives relatives aux prêts ou aux distributions.

Une banque privée peut assurer la gestion d'un compte appartenant à l'une de ces structures, mais elle n'en assure pas nécessairement l'administration. La banque peut savoir qu'une société est titulaire du compte sans pour autant être chargée de vérifier si la gouvernance de cette société est à jour, si les procès-verbaux du conseil d'administration justifient les décisions prises ou si les informations relatives aux bénéficiaires sont correctement tenues à jour.

Les familles étrangères résidant en Suisse doivent faire preuve d’une vigilance particulière à cet égard. Une structure mise en place avant leur arrivée pouvait s’avérer adaptée dans le cadre d’un lieu de résidence, d’une situation familiale ou d’un régime fiscal antérieurs. Suite à un déménagement, à des changements successoraux ou à l’évolution de la réglementation, cette même structure peut nécessiter une réévaluation.

La valeur d'un spécialiste fiduciaire ne réside pas dans le prestige, mais dans l'intégrité administrative. Des procès-verbaux en bonne et due forme, des registres à jour, des décisions documentées et des flux financiers transparents : voilà ce qui rend les structures solides et défendables.

Cinquième point de rupture : la famille devient un problème de gouvernance

La complexité n'est pas toujours d'ordre financier. Elle est parfois d'ordre humain.

Une banque privée peut très bien gérer le portefeuille tout en étant incapable de résoudre des questions familiales plus profondes. Qui est habilité à s’exprimer au nom de la famille ? Quels héritiers reçoivent des informations ? Les enfants doivent-ils siéger au comité d’investissement ? L’entreprise familiale est-elle distincte du patrimoine liquide de la famille ? Que se passe-t-il si un enfant travaille dans l’entreprise et un autre non ? Quel niveau de dépenses est acceptable ? Qui approuve les actions philanthropiques ?

Un « multi-family office » ou conseiller en gouvernance familiale peut s'avérer utile lorsque la famille a besoin de processus, et pas seulement de résultats. Cela peut passer par des réunions familiales, la formation de la prochaine génération, des protocoles décisionnels, des déclarations de politique d'investissement, des pactes d'actionnaires, des mécanismes de résolution des conflits et la préparation de la succession.

C'est souvent avant qu'une crise ne survienne que s'effectue le travail de gouvernance le plus important. Un fondateur qui conserve le contrôle total peut ne pas juger nécessaire de formaliser les droits de décision. Ce besoin n'apparaît clairement qu'après une maladie, un décès, un divorce ou un conflit. À ce stade, la famille peut se retrouver à négocier dans un contexte de tension.

Un bon « multi-family office » peut aider à traduire les intentions personnelles en procédures concrètes. Il peut préparer les ordres du jour, coordonner les conseillers, tenir à jour les dossiers, former les héritiers et veiller à ce que les décisions ne reposent pas entièrement sur la mémoire d’une seule personne.

La famille doit toutefois rester prudente. Les conseils en matière de gouvernance peuvent s'avérer flous et coûteux s'ils ne sont pas liés à des résultats concrets. Un prestataire compétent doit aider la famille à définir qui prend les décisions, qui en est informé, ce qui doit être consigné par écrit et à quel moment les décisions sont réexaminées.

Sixième point critique : les marchés privés et les transactions directes alourdissent la charge opérationnelle

Une banque privée peut proposer d'investir dans le capital-investissement, le crédit privé, les infrastructures, les fonds spéculatifs ou les co-investissements. Ces opportunités peuvent être intéressantes, mais elles entraînent également une charge administrative accrue.

L'investissement sur le marché privé nécessite de suivre les engagements, les appels de fonds, les distributions, les dates d'évaluation, les lettres d'accompagnement, les documents fiscaux, les contraintes de liquidité et les communications des gestionnaires. Les opérations directes ajoutent encore à cette complexité : droits des actionnaires, informations du conseil d'administration, financements complémentaires, conditions de sortie, conflits d'intérêts et risque de concentration.

Une famille peut penser qu'elle réalise quelques investissements intéressants. Cinq ans plus tard, elle se retrouve avec des dizaines de comptes de capital, de rapports au format PDF, de formulaires fiscaux et d'obligations de trésorerie répartis entre plusieurs gestionnaires. La banque peut communiquer certaines positions, mais pas toujours avec le niveau de détail nécessaire à la planification de la liquidité ou à l'analyse de l'exposition totale.

À ce stade, la famille peut avoir besoin d’un spécialiste des opérations d’investissement, d’un prestataire de services de reporting consolidé ou d’un multi-family office disposant de compétences en matière d’actifs privés. La question essentielle ne porte pas uniquement sur la performance. Il s’agit de savoir si la famille a pleinement conscience de ses engagements, à quel moment des liquidités pourraient être nécessaires, comment les valorisations sont déterminées et quels investissements sont liés sur le plan économique.

C'est là que de nombreuses familles se rendent compte que la charge administrative liée aux marchés privés n'est pas un simple problème administratif. Elle a des répercussions sur la liquidité, le risque et la prise de décision.

Septième point de rupture : le risque dépasse le cadre du portefeuille

Les banques ont l'habitude d'évoquer les risques liés aux investissements. Les familles sont quant à elles confrontées à des risques opérationnels, informatiques, de réputation, juridiques, liés à la sécurité personnelle et liés aux personnes clés.

Le rapport « Risk Monitor 2025 » de la FINMA a mis en évidence une augmentation des risques cybernétiques et technologiques dans le secteur financier suisse et a appelé à un renforcement des contrôles sur l’externalisation des activités critiques. Les familles devraient y voir non seulement un avertissement institutionnel, mais aussi un rappel concret. Les familles fortunées dépendent des banques, des systèmes cloud, des gestionnaires externes, des avocats, des fiduciaires, des plateformes de reporting, des comptables et de leur personnel. Chaque relation avec un prestataire crée une source de risques opérationnels et liés aux données.

Qui est habilité à valider les paiements ? Comment les modifications apportées aux instructions bancaires sont-elles vérifiées ? Où sont conservés les passeports, les testaments, les polices d'assurance, les actes de fiducie et les titres de propriété ? Que se passe-t-il si un membre de la famille reçoit un appel « deepfake » lui demandant d'effectuer un virement ? Qui a accès aux informations sensibles concernant les bénéficiaires ou les lieux de résidence ?

Une banque privée peut disposer d’un système de sécurité interne solide, mais ce n’est pas forcément le cas de l’écosystème global de la famille. Un family office, un multi-family office ou un conseiller spécialisé peut aider à mettre en place des contrôles couvrant l’ensemble des prestataires : double validation, rappels vérifiés, protocoles de sécurité des documents, droits d’accès, formation à la cybersécurité, diligence raisonnable vis-à-vis des prestataires et planification de la réponse aux incidents.

La famille ne devrait pas attendre qu'une fraude ou une fuite de données l'oblige à aborder ce sujet.

Comment les différents prestataires s'articulent entre eux

La famille n'a pas à choisir entre une banque privée et tous les autres conseillers. La question qu'il convient plutôt de se poser est de savoir quel rôle chaque prestataire devrait jouer.

La banque privée peut rester le dépositaire principal, le prêteur et le prestataire de services d’investissement. Un gestionnaire d’actifs externe peut gérer des portefeuilles répartis entre plusieurs dépositaires et remettre en question le choix des produits. Un conseiller fiscal peut apporter son expertise en matière de résidence, de déclaration fiscale, de structures et de succession. Un spécialiste fiduciaire peut administrer des trusts, des fondations ou des sociétés. Un prestataire spécialisé dans le reporting consolidé peut offrir à la famille une vue d’ensemble complète de son actif et de son passif. Un multi-family office peut coordonner l’ensemble de la structure et en assurer la gestion administrative au quotidien.

Le risque est de les nommer tous sans définir clairement les responsabilités de chacun. Un plus grand nombre de conseillers ne garantit pas automatiquement une meilleure gouvernance. Cela peut entraîner des doublons, une augmentation des honoraires et une certaine confusion si personne n'est habilité à assurer la coordination.

Une structure judicieuse confie à une seule personne la responsabilité de la vue d'ensemble. Il peut s'agir d'un dirigeant au sein du family office, d'un multi-family office de confiance, d'un conseiller indépendant ou d'un membre de la famille compétent en matière financière et soutenu par des professionnels. Quelqu'un doit tenir à jour la cartographie des actifs, la liste des conseillers, le calendrier des rapports, les droits de décision et le registre des questions en suspens.

Sans cette fonction, la famille ne renforce pas sa résilience. Elle se contente d'accumuler des compétences.

Un cadre décisionnel pratique

Une famille a probablement besoin de plus qu'une banque privée lorsque plusieurs des conditions suivantes sont réunies.

La famille détient des actifs dans plusieurs banques et ne dispose pas d’une vue d’ensemble de son exposition. La propriété est détenue par l’intermédiaire de sociétés, de trusts, de fondations ou d’autres structures. Les membres de la famille résident dans différentes juridictions fiscales. Les engagements sur les marchés privés sont importants. La famille détient des entreprises en activité ou des investissements directs. Il existe plusieurs héritiers majeurs ayant des rôles et des attentes différents. Le chef de famille est la seule personne à comprendre l’ensemble de la structure. Les rapports sont lents, incohérents ou incomplets. Les conseillers ne se concertent pas régulièrement. L’approbation des paiements et l’accès aux documents se font de manière informelle. La succession fait l’objet de discussions mais n’est pas documentée.

L'un ou l'autre de ces problèmes peut être résolu grâce à une amélioration des services bancaires et à de meilleurs conseils externes. Lorsque plusieurs d'entre eux se cumulent, cela justifie généralement la mise en place d'un modèle opérationnel plus formel.

La première étape ne doit pas consister à créer un grand family office. Il s'agit plutôt de définir la fonction qui fait défaut. Le problème porte-t-il sur l'indépendance en matière d'investissement, la coordination fiscale, l'administration fiduciaire, le reporting consolidé, la gouvernance, les contrôles de cybersécurité ou la gestion quotidienne ? Une fois le problème identifié, la famille peut choisir le prestataire.

À quoi ressemble la qualité ?

Une structure bien conçue ne rend pas la banque privée superflue. Elle permet à celle-ci de se consacrer à ce qu’elle fait le mieux, tout en garantissant la coordination de l’ensemble des affaires de la famille.

La famille dispose d’une vue d’ensemble des actifs, des passifs, de la trésorerie et de la structure de propriété. Les conseillers fiscaux sont consultés avant les opérations, et non après. Les structures sont gérées de manière appropriée. Les engagements sur les marchés privés font l’objet d’un suivi. Les héritiers reçoivent les informations et la formation nécessaires. Les contrôles des paiements sont documentés. Les conseillers savent clairement qui est habilité à leur donner des instructions. Le mandant n’est plus la seule source de mémoire institutionnelle.

Pour les familles étrangères qui s'installent en Suisse, c'est là que réside le véritable gage de sophistication. Il ne s'agit pas simplement d'avoir un compte dans une banque suisse, un conseiller suisse ou une adresse en Suisse. Il s'agit de mettre en place une structure dans laquelle l'expertise suisse s'intègre à la réalité internationale de la famille.

Une banque privée peut servir de point d'ancrage. On ne devrait pas lui demander de porter à elle seule l'ensemble de l'architecture.

Dès lors qu'une famille n'est plus en mesure d'avoir une vue d'ensemble de son patrimoine, de coordonner ses conseillers ou d'expliquer comment les décisions seraient prises en l'absence du fondateur, elle dépasse le cadre de la banque privée classique. La solution peut résider dans un « multi-family office », un gestionnaire d'actifs externe, un conseiller fiscal, un spécialiste fiduciaire, un prestataire de services de reporting consolidé ou une combinaison de ces différents acteurs.

La décision importante n’est pas d’ajouter de la complexité pour des raisons de prestige. Il s’agit plutôt de mettre en place le niveau de contrôle adéquat avant que la complexité non maîtrisée ne devienne le plus grand risque pour la famille.