C'est généralement en dehors du portefeuille que l'on perd son patrimoine
Les discussions en matière d'investissement définissent souvent la préservation du patrimoine en termes de marché. Les conseillers examinent la diversification, la volatilité, l'inflation, les baisses de valeur et la probabilité qu'un portefeuille permette de couvrir les dépenses d'une famille.
Ces questions restent essentielles. Elles ne couvrent pas l'ensemble des situations pouvant entraîner une diminution du patrimoine familial.
Un portefeuille peut afficher de bons résultats alors même que la famille perd le contrôle d’une société en activité. Les actifs peuvent prendre de la valeur tandis que les obligations fiscales dépassent les liquidités disponibles. Une fiducie peut détenir des biens de grande valeur alors que ses bénéficiaires contestent l’autorité du fiduciaire. Un fondateur peut se constituer une fortune considérable tout en ne désignant personne capable de prendre des décisions en cas d’incapacité.
Les risques les plus préjudiciables se situent souvent à la croisée des investissements, des structures juridiques, des relations familiales et des besoins futurs en liquidités. Ils n'apparaissent qu' lorsqu'un événement oblige ces différents éléments à interagir.
La préservation du patrimoine dépend donc de son organisation. La famille a besoin d'actifs capables de conserver leur valeur, de structures garantissant la continuité juridique, de liquidités disponibles au moment opportun et de personnes habilitées à agir.
Le risque de marché est le risque le plus visible
Les marchés publics fournissent des cours en temps réel. Toute baisse apparaît immédiatement dans le rapport de portefeuille, ce qui permet aux conseillers et aux familles de constater cette évolution.
Les faiblesses structurelles se manifestent rarement de manière aussi évidente.
Un pacte d'actionnaires obsolète peut passer inaperçu jusqu'au décès d'un des actionnaires. Une clause fiduciaire inadaptée peut ne se révéler qu'au moment où un bénéficiaire sollicite le versement de fonds. Une garantie accordée par le fondateur peut ne pas faire l'objet de rapports réguliers jusqu'à ce que l'emprunteur se trouve en situation de défaut de paiement.
Comme ces risques restent latents, les familles peuvent confondre l'absence d'incident avec la résilience.
Le portefeuille fait l'objet d'un suivi régulier, de tests de résistance et d'évaluations par les gestionnaires. Il se peut que les titres de propriété n'aient pas été examinés depuis la mise en place de la structure. Il se peut que les contrats d'assurance couvrent des actifs acquis il y a plusieurs années sur la base de valeurs obsolètes. Il se peut que les procurations ne reflètent pas les pays de résidence actuels des membres de la famille ni leurs avoirs numériques.
Une stratégie de préservation doit faire preuve de la même rigueur vis-à-vis de la structure qui encadre le patrimoine que vis-à-vis des placements eux-mêmes.
La concentration des richesses nécessite une politique mûrement réfléchie
De nombreuses fortunes considérables trouvent leur origine dans la concentration. Un fondateur crée une entreprise, un dirigeant accumule des actions de sa société ou une famille conserve des biens immobiliers dans une même région au fil de plusieurs générations.
La concentration peut rester économiquement rationnelle. La famille peut mieux comprendre l'actif que des investisseurs extérieurs, influencer son fonctionnement et accepter le risque comme source de croissance future.
Le danger survient lorsqu'une concentration délibérée engendre une chaîne de dépendances non examinées.
La société d'exploitation peut être la source des dividendes, des emplois, des garanties et de l'identité sociale de la famille. Les emprunts contractés par la famille peuvent dépendre de sa valeur. Les portefeuilles d'investissement peuvent être exposés au même secteur à la fois par le biais de titres cotés et de fonds privés. Un ralentissement économique affecte alors simultanément les revenus, le capital et l'accès au crédit.
La préservation ne nécessite pas toujours de céder l'actif principal. Elle implique d'identifier tout ce qui en dépend.
La famille peut diversifier ses actifs liquides, réduire les garanties personnelles, conserver des réserves indépendantes ou établir des règles visant à réduire progressivement son exposition. Elle peut également décider explicitement que le maintien du contrôle prime sur la réduction de la volatilité financière.
Une politique de concentration transforme des circonstances héritées en une décision consciente.
La liquidité protège les décisions
Certaines familles peuvent disposer d'un patrimoine net considérable sans pour autant disposer de capitaux exploitables.
Les entreprises privées, l'immobilier, les œuvres d'art, les fonds de capital-investissement et les structures à long terme peuvent représenter une réelle valeur sans pour autant générer de liquidités au moment où celles-ci sont nécessaires. Les obligations fiscales, les litiges, l'entretien des biens immobiliers, le soutien aux entreprises et les règlements successoraux attendent rarement le moment opportun pour une sortie.
Une pénurie de liquidités oblige à prendre des décisions sous pression.
La famille peut être amenée à contracter un emprunt garanti par un actif lorsque les prêteurs se montrent prudents. Elle peut vendre un portefeuille liquide à la suite d’une baisse du marché, car les actifs illiquides ne peuvent alors pas contribuer à sa trésorerie. Une entreprise peut distribuer des capitaux dont elle a besoin pour investir. Les héritiers peuvent vendre rapidement un actif stratégique afin de faire face aux obligations découlant du décès du propriétaire.
Un plan de préservation doit répartir les besoins prévus en fonction de l'horizon temporel.
Les liquidités immédiates permettent de couvrir les opérations courantes, les situations d'urgence et les engagements à court terme. Les réserves à moyen terme servent à financer les transactions prévues, les impôts et les appels de fonds. Les actifs à long terme peuvent ainsi être affectés à la croissance sans que l'entreprise ait à assumer des engagements qu'elle ne serait pas en mesure d'honorer de manière fiable.
Le montant alloué à chaque catégorie dépend de la structure de la famille plutôt que d’un pourcentage standard. Une famille dont les dépenses sont prévisibles et qui dispose de placements liquides a besoin d’une protection moindre qu’une autre possédant plusieurs entreprises privées, des biens immobiliers à l’étranger et des engagements non provisionnés.
La liquidité a un coût d'opportunité. Son objectif n'est pas de maximiser le rendement. Elle permet à la famille de conserver la possibilité de refuser une transaction défavorable.
L'inflation n'affecte pas seulement le pouvoir d'achat
L'inflation est généralement présentée comme une menace pour la valeur réelle des liquidités et des titres à revenu fixe. Pour les familles fortunées, elle a également une incidence sur le coût d'entretien des structures et des actifs liés au portefeuille.
Les réparations immobilières deviennent plus coûteuses. La couverture d'assurance peut ne pas suivre l'évolution des valeurs de remplacement. Les coûts liés au personnel et aux services professionnels augmentent. Les entreprises ont besoin de davantage de fonds de roulement. Le montant nominal distribué aux membres de la famille peut augmenter, même lorsque celle-ci a pour objectif de préserver le capital réel.
Selon une récente étude internationale, les family offices qui considèrent l'inflation comme un risque majeur ont tendance à consacrer une part plus importante de leur portefeuille aux placements alternatifs, notamment dans des domaines tels que les fonds spéculatifs et l'immobilier.
Les actifs alternatifs n'offrent pas une protection automatique contre l'inflation. L'immobilier peut être affecté par les coûts de financement, les logements vacants ou les dépenses d'investissement. Les actifs d'infrastructure dépendent des clauses contractuelles et de la réglementation. Les entreprises privées peuvent ne pas disposer du pouvoir de fixation des prix nécessaire pour répercuter la hausse des coûts sur leurs clients.
La réponse appropriée dépend de la source de l'inflation et des engagements financiers de la famille. Les actifs générant des revenus susceptibles de s'ajuster au fil du temps peuvent s'avérer utiles. Il en va de même pour les titres à revenu fixe à courte durée, les instruments indexés sur l'inflation et les entreprises affichant des marges élevées.
La préservation du patrimoine implique de vérifier si les revenus et la valeur des actifs peuvent s'adapter aux dépenses futures de la famille.
L'effet de levier peut relier des risques qui, sans cela, seraient distincts
Le recours à l'emprunt permet à une famille de conserver la propriété de ses biens, de financer des investissements et de faire face à des besoins temporaires de liquidités. Il peut également entraîner la perte simultanée de plusieurs actifs indépendants.
Un prêt garanti par un portefeuille liquide peut sembler n'avoir aucun lien avec l'entreprise familiale. Si la valeur du portefeuille baisse et que l'entreprise a simultanément besoin de capitaux, la famille peut se voir contrainte de fournir des garanties au moment même où ses autres ressources s'amenuisent.
La dette à taux variable introduit une dépendance supplémentaire. La hausse des taux d'intérêt peut entraîner une baisse de la valeur des actifs tout en augmentant le coût de leur financement. L'immobilier, les entreprises privées et les fonds d'investissement peuvent tous subir cette pression par différents canaux.
Ce n'est pas l'endettement pris isolément qui est déterminant. C'est la relation entre l'endettement, les garanties, les flux de trésorerie et les échéances de refinancement.
Les familles doivent savoir quels actifs garantissent chaque opération de crédit, si les prêteurs peuvent exiger des garanties supplémentaires et ce qui se passe en cas d'impossibilité de refinancement. Elles doivent également faire la distinction entre les emprunts destinés à pallier un décalage temporel connu et l'endettement servant à financer de manière permanente la consommation ou des opérations spéculatives.
L'endettement préserve la flexibilité tant que la source de remboursement reste crédible. Il la réduit à néant lorsque l'accès continu au financement devient une certitude.
Les structures de propriété doivent résister aux aléas de la réalité
Les trusts, les fondations, les sociétés holding et les sociétés de personnes peuvent assurer la continuité, le contrôle et offrir un cadre pour la succession. Cette structure ne fonctionne que si la propriété juridique, l'autorité effective et les attentes de la famille restent en adéquation.
Un fondateur peut céder des actions à une fiducie tout en continuant à prendre personnellement toutes les décisions. Les administrateurs peuvent disposer d'un pouvoir formel sans disposer des informations nécessaires ou de la confiance requise pour l'exercer. Les bénéficiaires peuvent croire qu'ils disposent de droits que les documents constitutifs ne leur confèrent pas.
Ces différences peuvent passer inaperçues tant que le fondateur est là pour dissiper les incertitudes.
Le décès, l'incapacité, le divorce, le déménagement ou un conflit les met en danger.
La famille devrait tester les scénarios possibles plutôt que de se fier uniquement au schéma établi lors de la création de la structure. Qui pourra signer au nom de la société demain si le fondateur n'est pas disponible ? Le mandataire pourra-t-il accéder aux documents nécessaires ? Les administrateurs comprennent-ils bien les modalités de détention des parts ? Les attentes de la famille sont-elles conformes aux documents juridiques ?
Les organigrammes présentent les entités. Leur conservation dépend des décisions prises.
La planification fiscale doit prévoir une issue de secours
La planification fiscale permet de préserver le capital d'une génération à l'autre, mais son efficacité ne doit pas être évaluée uniquement au moment de la mise en place d'une structure.
Les familles déménagent. Les lois évoluent. Les bénéficiaires voient leurs besoins changer. Un dispositif conçu pour une juridiction donnée peut s'avérer contraignant lorsque les administrateurs, les propriétaires ou les membres de la famille changent de lieu de résidence.
Certaines structures bénéficient d'un traitement favorable en limitant l'accès ou en exerçant un contrôle. Ces restrictions peuvent être acceptables tant que le fondateur est en vie et que la famille reste unie. Elles peuvent toutefois poser problème lorsque la génération suivante a besoin de plus de souplesse.
Un plan solide prévoit comment la structure peut s'adapter, répartir ses actifs ou mettre fin à ses activités si les circonstances venaient à changer.
Cela ne signifie pas pour autant que chaque disposition doive être facilement réversible. Une véritable planification à long terme nécessite souvent des engagements. La famille doit comprendre en quoi consistent ces engagements et quelles en seraient les conséquences si, à l'avenir, certains de ses membres ne partageaient plus les hypothèses de départ.
La finalité juridique doit rester crédible même si l'avantage fiscal s'amenuise. Une structure mise en place pour soutenir des bénéficiaires vulnérables, préserver une entreprise ou coordonner une succession internationale peut continuer à servir les intérêts de la famille. Ce n'est pas forcément le cas d'une structure dont la seule raison d'être réside dans un avantage fiscal temporaire.
Le risque opérationnel augmente avec la complexité
Une famille peut détenir d'excellents placements malgré un système administratif défaillant.
Des déclarations omises, des registres de propriété incomplets, des évaluations incohérentes et une cybersécurité insuffisante peuvent entamer le patrimoine sans qu’il y ait pour autant de perte sur les marchés. Ce risque s’accroît à mesure que les familles multiplient les juridictions, les entités, les conseillers et les investissements privés.
La complexité multiplie les points de transfert de l'information. Une banque connaît une partie du portefeuille. Un avocat gère les documents relatifs à la fiducie. Un comptable a accès aux dossiers fiscaux. Un membre de la famille gère les biens de manière informelle. Personne n'a vérifié que ces dossiers concordent.
La famille doit tenir à jour un inventaire de ses actifs, de ses passifs, de ses entités, de ses contrats clés et de ses décideurs. Les documents importants doivent être conservés en toute sécurité et leur accès doit être contrôlé. Les actifs numériques nécessitent une planification technique de l'accès, en plus des instructions juridiques relatives à la succession.
La résilience opérationnelle nécessite également la mise en place de dispositions de remplacement. Un système qui repose entièrement sur un seul membre de la famille, un administrateur ou un conseiller présente un point de défaillance unique.
La gestion professionnelle peut sembler improductive, car elle ne génère pas de rendement sur investissement. Elle permet toutefois à la famille de prouver sa propriété, de remplir ses obligations et d’agir lorsque les circonstances évoluent.
La réputation repose sur une structure financière
Le risque de réputation est parfois considéré comme une préoccupation abstraite. Pour les familles fortunées, il peut avoir des répercussions sur l'accès aux services bancaires, les relations d'affaires, la fidélisation des employés, les transactions et la sécurité personnelle.
Le risque peut provenir de la société d'exploitation, des investissements, des membres de la famille ou des conseillers agissant au nom de la famille. Les attentes du public en matière fiscale, sociale, d'impact environnemental et de relations politiques peuvent évoluer plus rapidement que les exigences légales.
La préservation ne signifie pas qu'il faille éviter tout actif ou toute prise de position publique susceptible de susciter la controverse. Elle implique de comprendre qui est habilité à engager la famille, quelles valeurs guident les décisions et comment les incidents seront gérés.
Une famille dont le nom est associé à une entreprise ne peut pas toujours faire la distinction entre son patrimoine privé et les activités de celle-ci. La gouvernance, la conformité et la communication font donc partie intégrante de la gestion des risques financiers.
La vie privée nécessite également une protection active. Les documents publics, les réseaux sociaux, les registres fonciers et les violations de données peuvent révéler des relations que la famille croyait confidentielles.
La famille doit savoir quelles informations sont publiques, quelles entités détiennent des données sensibles et comment l'accès à ces données est contrôlé.
La succession peut permettre de préserver le patrimoine, mais aussi entraîner la perte de l'entreprise
Une planification successorale peut permettre de transférer la propriété légale avec succès, tout en portant atteinte au système qui a permis d'accumuler cette fortune.
Un partage à parts égales peut sembler équitable, mais il peut donner lieu à un groupe d'actionnaires ingérable. Un héritier peut diriger l'entreprise, un autre peut chercher à monnayer ses parts et un troisième peut ne s'intéresser ni à l'un ni à l'autre. En l'absence d'accord sur la politique en matière de dividendes, de cession et de prise de décision, l'héritage transforme les divergences familiales en impasse au sein de l'entreprise.
Les chefs d'entreprise doivent également tenir compte des besoins en matière de revenus et de liquidités des ayants droit. Les recommandations juridiques et de planification successorale actuelles continuent de mettre l'accent sur la coordination des testaments, des fiducies, des procurations, des conventions d'actionnaires, des évaluations et des modalités de financement, plutôt que de traiter la succession comme un document unique.
La famille devrait faire la distinction entre la succession à la direction et la succession au titre de propriétaire. Le prochain directeur général n'a pas nécessairement besoin de détenir l'intégralité des droits de vote. La personne la mieux à même de représenter la famille n'est pas forcément le meilleur dirigeant sur le plan opérationnel.
La pérennité de l'entreprise nécessite parfois la mise en place de différents rôles, d'une gestion professionnelle et de mécanismes permettant aux propriétaires qui souhaitent disposer de liquidités de se retirer sans être contraints de vendre.
L'héritage ne doit pas se contenter de répartir des richesses. Il doit laisser aux bénéficiaires un système viable.
La préservation, c'est la capacité à perdurer
A famille ne permet pas de préserver la richesse en empêchant toute baisse. Les marchés baissent, les entreprises ont besoin d'investissements et les structures doivent évoluer.
La préservation consiste à conserver la capacité de prendre des décisions réfléchies tout au long de ces changements.
Cette capacité repose sur des liquidités, une autorité bien définie, des informations fiables, des structures juridiques adaptées et une famille capable de distinguer les objectifs à long terme des préférences à court terme. Les performances d'investissement viennent étayer le système, mais ne peuvent en tenir lieu.
C'est donc en dehors du portefeuille que s'effectue l'analyse de préservation la plus rigoureuse.
Elle s'interroge sur les biens que possède la famille, sur ce qui dépend de ces actifs, sur les personnes habilitées à agir, sur les moments où des liquidités pourraient être nécessaires et sur les hypothèses qui n'ont jamais été vérifiées.
La fortune se perd rarement à la suite d'un événement isolé. Elle s'affaiblit lorsque plusieurs risques gérables se cumulent au sein d'une structure qui n'a jamais été conçue pour les absorber.


