Pourquoi le litige autour des droits de succession en Allemagne préoccupe les familles suisses
La Cour constitutionnelle allemande examine actuellement des exonérations fiscales s'élevant à plusieurs milliards d'euros accordées aux héritiers d'entreprises, ce qui a des répercussions sur les familles dont le patrimoine et les intérêts commerciaux s'étendent au-delà de la frontière suisse.
En 2025, l'Allemagne a exonéré de droits de succession un montant de 3,7 milliards d'euros pour seulement 34 héritiers d'entreprises. La disposition qui a permis ces exonérations fait actuellement l'objet d'un examen par la Cour constitutionnelle fédérale allemande, qui cherche à déterminer si le traitement préférentiel accordé aux entreprises héritées est conforme aux règles constitutionnelles en matière d'égalité fiscale.
La question est de savoir comment les pouvoirs publics peuvent taxer les héritages importants sans contraindre les familles à vendre leur entreprise pour s'acquitter de cette charge fiscale. L'Allemagne protège depuis longtemps les actifs d'entreprise éligibles contre les droits de succession, estimant que des charges fiscales trop lourdes ne laisseraient aux héritiers d'autre choix que de recourir à l'emprunt, de réduire leurs investissements ou de céder des parts de leur entreprise.
Le procès-verbal sont également pertinent à Suisse, où 338 584 citoyens allemands résidaient de manière permanente à la fin de l'année 2025, ce qui en fait le deuxième groupe de ressortissants étrangers le plus important du pays. Bien que les deux pays aient des systèmes d'imposition des successions différents, une convention bilatérale régit leurs droits d'imposition lorsque les successions dépassent la frontière. Les familles allemandes résidant en Suisse peuvent donc rester assujetties aux droits de succession en Allemagne, en fonction de leur situation.
Pourquoi l'Allemagne accorde des allègements fiscaux aux héritiers d'entreprises
La législation allemande en matière de droits de succession traite les actifs d'entreprise éligibles différemment du patrimoine privé. Les personnes qui héritent de titres, de biens immobiliers ou d'autres placements personnels sont généralement imposées en fonction de la valeur reçue et de leur lien de parenté avec le défunt. Les héritiers d'une entreprise familiale peuvent bénéficier d'exonérations substantielles.
Ces règles visent à protéger les entreprises dont la valeur réside principalement dans leurs usines, leurs machines, leurs brevets ou leurs biens commerciaux, plutôt que dans des liquidités. Une entreprise peut valoir des centaines de millions d’euros, mais ne générer que des revenus bien insuffisants pour couvrir une importante dette fiscale liée aux droits de succession. Les héritiers qui ne peuvent pas payer sur leurs propres ressources peuvent être contraints d’emprunter sur le compte de l’entreprise, de réduire leurs investissements ou de vendre des actifs.
Dans le cadre du système actuel, les héritiers qui reçoivent des actifs d'entreprise éligibles d'une valeur supérieure à 26 millions d'euros peuvent demander un allègement supplémentaire par le biais de la Évaluation de la nécessité d'une mesure de clémence, une évaluation fondée sur les besoins. S’il s’avère que les actifs dont ils disposent sont insuffisants pour payer les droits de succession, les autorités peuvent exonérer totalement le contribuable de cette obligation. Il n’existe pas de plafond légal quant à la valeur du patrimoine d’entreprise pouvant être pris en compte.
En 2025, seuls 34 héritiers ont bénéficié d’exonérations fiscales d’un montant total de 3,7 milliards d’euros au titre de cette disposition. Le sénateur chargé des finances à Hambourg a déclaré devant le tribunal que ce dispositif avait coûté à la ville 857 millions d’euros de recettes non perçues depuis son entrée en vigueur en juillet 2016.
Les détracteurs affirment que ces règles favorisent les chefs d'entreprise fortunés au détriment de ceux qui héritent d'un patrimoine privé. Ils se demandent également si les familles peuvent organiser leur patrimoine de manière à bénéficier d'exonérations fiscales auxquelles elles n'auraient pas droit autrement.
Les représentants du monde des affaires voient les choses différemment. Rainer Kirchdörfer, de la Stiftung Familienunternehmen, fait valoir que la valeur d’une entreprise réside dans ses machines, ses brevets et ses bâtiments, et non dans l’argent déposé sur un compte bancaire. La Fédération des industries allemandes (BDI) met en garde contre le fait qu’une hausse des droits de succession devrait être financée par les bénéfices de l’entreprise, ce qui réduirait les fonds disponibles pour l’investissement.
Une affaire constitutionnelle susceptible de bouleverser les plans de succession
L'affaire a débuté par la plainte d'un homme qui avait hérité de titres et de biens immobiliers de sa tante et qui devait s'acquitter d'un impôt sur les successions d'environ 50 000 €. Il fait valoir que le fait d'accorder un traitement fiscal plus favorable aux héritiers d'entreprises viole le principe constitutionnel allemand d'égalité fiscale.
La Cour constitutionnelle a déjà reconnu que la protection des entreprises et de l'emploi pouvait justifier des exonérations fiscales en matière de droits de succession. Les juges doivent désormais déterminer si les allègements fiscaux existants vont trop loin, notamment lorsque les héritiers de très grandes entreprises peuvent échapper à des impôts que les bénéficiaires de successions privées de moindre importance sont tenus de payer.
Le litige porte également sur l'immobilier résidentiel. En vertu des règles fiscales en vigueur, les entreprises détenant plus de 300 appartements peuvent bénéficier d'un allègement fiscal, bien que la Cour fiscale fédérale ait statué en 2017 que le nombre d'appartements ne devait pas, à lui seul, déterminer l'éligibilité. Une personne héritant de quelques appartements privés peut se voir imposer une facture fiscale considérable, tandis qu’un héritier recevant un portefeuille immobilier bien plus important pourrait bénéficier d’une exonération.
La Cour constitutionnelle allemande devrait rendre son arrêt dans les mois à venir. Elle pourrait confirmer les règles en vigueur, mettre en évidence des problèmes constitutionnels ou exiger du législateur qu’il modifie certaines dispositions. D’ici là, les dispositions actuelles restent en vigueur.
Tout changement pourrait avoir des répercussions sur les familles qui envisagent de transmettre leur entreprise à la génération suivante. Si les allègements fiscaux sont réduits, les héritiers pourraient devoir lever davantage de fonds pour s'acquitter de la facture, ce qui risquerait de retarder la transmission, d'augmenter les coûts d'emprunt et de réduire les fonds disponibles pour investir dans l'entreprise.
Comment la Suisse impose le patrimoine hérité
La Suisse ne dispose pas d'impôt fédéral sur les successions. Ce sont les cantons qui fixent leurs propres taux, abattements et règles applicables aux bénéficiaires, ce qui entraîne des différences considérables d'un canton à l'autre. Les cantons de Schwyz et d'Obwald ne prélèvent pas d'impôt sur les successions. Ailleurs, les conjoints et les partenaires enregistrés sont généralement exonérés, tandis que les enfants et petits-enfants bénéficient généralement d'exonérations eux aussi, bien qu'il existe des exceptions. Les parents plus éloignés et les bénéficiaires sans lien de parenté peuvent être soumis à des taux nettement plus élevés, selon le canton.
Pour les familles qui transmettent leur patrimoine directement à leurs enfants, les droits de succession en Suisse peuvent donc être inférieurs à ceux pratiqués en Allemagne. La situation se complique lorsqu’une famille possède des entreprises, des placements ou des biens immobiliers dans les deux pays. Le fait de résider en Suisse n’exonère pas automatiquement l’ensemble de la succession des droits de succession allemands. Le droit allemand et la convention fiscale bilatérale déterminent quels biens peuvent encore être imposés en Allemagne, en tenant compte du lieu de résidence antérieur du défunt, du lieu de résidence des héritiers et de la nature des biens dont ils héritent. Les familles qui planifient une succession doivent donc prendre en compte leurs liens avec les deux pays, et pas seulement leur lieu de résidence actuel.
Pourquoi les familles allemandes vivant en Suisse pourraient encore être soumises à l'impôt allemand
L'Allemagne et la Suisse ont signé, en novembre 1978, une convention fiscale en matière de droits de succession afin de répartir les droits d'imposition entre les deux pays et d'éviter la double imposition. Cet accord porte sur la résidence, les biens immobiliers, les actifs d'entreprise et les situations dans lesquelles les deux gouvernements peuvent avoir des motifs valables d'imposer une succession.
Une disposition concerne tout particulièrement les entrepreneurs allemands qui s'installent en Suisse à un âge avancé. En vertu de l'article 4, l'Allemagne peut conserver son droit d'imposition lorsque le défunt a conservé un domicile fixe en Allemagne pendant au moins cinq ans au cours des dix années précédant son départ et qu'il décède dans le délai prévu par la convention après son départ. Des exceptions s'appliquent dans certaines circonstances, notamment en cas de déménagement motivé par un véritable emploi ou par le mariage avec un citoyen suisse. Une autre disposition concerne les personnes considérées comme résidentes suisses mais qui ont également conservé un domicile permanent en Allemagne pendant au moins cinq ans au moment de leur décès. L'Allemagne peut également conserver ses droits d'imposition dans certains cas où les bénéficiaires résident en Allemagne. Les biens immobiliers et les intérêts commerciaux en Allemagne peuvent entraîner des obligations fiscales supplémentaires, quel que soit le lieu où sont détenus les autres actifs familiaux.
Une famille qui vit en Suisse depuis plusieurs années peut donc constater que l'allemand héritage- les règles fiscales s'appliquent toujours à une partie de sa succession. Le résultat dépend de l'historique de résidence du défunt et des bénéficiaires, de la nature de la propriété et de la localisation des biens, ainsi que des dispositions des conventions fiscales régissant chaque situation. L'accord prévoit également des mécanismes visant à éviter qu'une même succession ne soit imposée deux fois sans bénéficier d'un allègement fiscal approprié.
Ce que les family offices doivent examiner
Les procédures judiciaires allemandes sont source d'une incertitude supplémentaire pour les familles qui envisagent de transmettre des participations importantes à la génération suivante. Les plans de succession fondés sur les exonérations fiscales actuelles pourraient devoir être revus si le législateur venait à modifier la réglementation.
Les familles doivent évaluer quelle part de leur patrimoine est immobilisée dans des entreprises en activité, plutôt que sous forme de liquidités ou de placements qu'elles peuvent vendre facilement. Une entreprise évaluée à 100 millions d'euros peut générer des revenus suffisants pour subvenir aux besoins de ses propriétaires, mais pas assez pour s'acquitter d'un impôt sur les successions élevé dans un délai très court.
Les familles qui s'attendent à ce que leurs héritiers contractent un emprunt garanti par les actions de l'entreprise doivent évaluer le niveau d'endettement que celle-ci peut supporter, déterminer si les dividendes permettront de couvrir le paiement des intérêts et évaluer l'impact que cet emprunt supplémentaire pourrait avoir sur les investissements futurs. La vente d'actifs peut permettre de dégager des liquidités plus rapidement, mais elle peut également réduire les bénéfices ou limiter le contrôle de la famille sur l'entreprise.
Les conseillers chargés de gérer des successions transfrontalières doivent déterminer quel pays est habilité à imposer chaque élément du patrimoine. L’historique de résidence du propriétaire, la détention de sociétés et de biens immobiliers, la localisation des bénéficiaires ainsi que les conventions fiscales applicables ont tous une incidence sur le montant final de l’impôt à payer. Les familles doivent également passer en revue les dispositions prises des années auparavant afin de vérifier si elles remplissent toujours les conditions requises pour bénéficier des exonérations sur lesquelles reposaient leurs plans de succession.
La Cour constitutionnelle allemande n'a pas encore statué sur la conformité avec la Constitution des exonérations fiscales actuellement accordées aux entreprises. Sa décision pourrait avoir des répercussions sur la manière dont les familles fortunées procèdent à la transmission de leur patrimoine et sur les montants qu'elles devront mettre de côté pour s'acquitter des droits de succession.
Les familles allemandes ayant des liens avec la Suisse devraient déterminer quelles sont les règles fiscales applicables à leur patrimoine avant de décider quand et comment procéder au transfert de propriété. Le fait de résider en Suisse peut modifier leur situation fiscale, mais cela ne met pas nécessairement fin à leurs obligations en Allemagne.


