L'IA au service de la gestion de patrimoine

Gestion de patrimoine basée sur l'IA

Photo d'Aidan Tottori (@atoto_photo) sur Unsplash
Gestion de patrimoine basée sur l'IA

L'intelligence artificielle n'est plus une technologie marginale dans le domaine de la gestion de patrimoine. Elle s'impose désormais au cœur même de la manière dont les conseillers analysent les portefeuilles, gèrent les risques, accompagnent leurs clients et développent leurs activités.

Pendant des années, la numérisation dans le secteur de la gestion de fortune privée visait principalement à gagner en efficacité : moins de processus manuels, un meilleur reporting, une intégration plus fluide et des coûts d'exécution réduits. L'intelligence artificielle redéfinit les objectifs. Elle permet aux entreprises de traiter des ensembles de données plus volumineux, d'identifier plus tôt les besoins des clients, de personnaliser les conseils et de détecter des risques qui pourraient passer inaperçus lors d'un examen traditionnel du portefeuille.

Les perspectives sont prometteuses. Mais les risques le sont tout autant. La gestion de patrimoine repose sur la confiance, la discrétion et le discernement. L'IA peut soutenir ces trois éléments. Elle peut aussi les compromettre si les entreprises l'utilisent sans discernement.

La nouvelle couche opérationnelle

La première vague de technologies d'investissement s'est concentrée sur l'automatisation. Des robots-conseillers tels que Betterment et Wealthfront ont démontré que la constitution de portefeuilles pouvait être standardisée et proposée à grande échelle. Ils ont rendu la gestion d'actifs moins coûteuse, plus simple et plus accessible, en particulier pour les clients dont les besoins sont moins complexes.

Le secteur de la gestion de fortune privée constitue un marché à part. Les clients fortunés et très fortunés ont rarement besoin d'une simple allocation d'actifs. Ils ont besoin de services de coordination fiscale, de planification successorale, de gestion de la liquidité, de gouvernance familiale, de philanthropie, d'accès aux marchés privés et de reporting transfrontalier.

Cette complexité explique pourquoi l'IA ne remplace pas les conseillers dans le segment haut de gamme de la gestion de patrimoine. Elle devient plutôt une couche opérationnelle qui les soutient.

Un conseiller qui s'appuyait autrefois sur des rapports statiques peut désormais utiliser des outils basés sur l'IA pour détecter les concentrations au sein d'un portefeuille, modéliser les besoins en liquidités, analyser l'évolution des marchés et préparer des entretiens plus personnalisés avec ses clients. L'intérêt ne réside pas dans la suppression de la relation humaine, mais dans le fait de la rendre plus éclairée.

Des conseils généraux à la personnalisation

La personnalisation est depuis longtemps l'un des atouts de la gestion de patrimoine. Dans la pratique, elle s'est souvent avérée limitée. De nombreux clients continuent de recevoir des propositions d'investissement globalement similaires, des bilans périodiques et des rapports standardisés.

L'IA peut changer la donne. Elle permet d'analyser le comportement des clients, leur tolérance au risque, l'historique de leur portefeuille, leurs besoins en matière de trésorerie, leurs préférences en matière de communication et leurs contraintes d'investissement. Cela permet aux entreprises d'adapter leurs conseils avec plus de précision.

Pour un jeune entrepreneur après la cession de son entreprise, les questions pertinentes peuvent porter sur la liquidité, la fiscalité, la diversification et l'exposition aux marchés privés. Pour une famille multigénérationnelle, la priorité peut être accordée à la succession, à la gouvernance, à l'éducation et à la communication d'informations entre les bénéficiaires. Pour un client plus âgé, la stabilité des revenus et la planification successorale peuvent primer sur la croissance.

L'IA peut aider les conseillers à identifier ces différences plus tôt et à proposer des recommandations plus pertinentes. L'avantage commercial est évident : une meilleure personnalisation peut renforcer l'engagement des clients, favoriser leur fidélisation et augmenter la part de marché.

La gestion des risques gagne en dynamisme

Le risque constitue l'un des principaux domaines d'application de l'IA dans la gestion de patrimoine. Les rapports traditionnels sur les risques ont souvent une vision rétrospective. Ils s'appuient sur la volatilité historique, la répartition des actifs, l'attribution de performance et les scénarios de crise.

Ces outils restent importants. Mais ils sont moins efficaces lorsque les marchés évoluent rapidement, lorsque les corrélations changent ou lorsque des risques apparaissent en dehors des données financières habituelles.

L'IA est capable de traiter rapidement les actualités, les signaux de marché, les indicateurs macroéconomiques, les informations publiées par les entreprises et les données de portefeuille. Elle peut signaler des tendances inhabituelles, identifier des expositions cachées et faciliter l'analyse de scénarios. Cela peut s'avérer particulièrement utile pour les clients dont la situation est complexe et dont les actifs sont répartis entre plusieurs banques, entités et juridictions.

La plateforme Aladdin de BlackRock est souvent citée comme un exemple illustrant l'industrialisation croissante de la gestion des risques d'investissement. Son importance réside dans un principe plus général : la gestion des risques passe d'un système de reporting fragmenté à une analyse intégrée.

La gestion de fortune privée suit la même tendance, mais avec des besoins différents. Un family office ou une banque privée ne se contente pas de connaître les performances d'un portefeuille au cours du dernier trimestre. Il ou elle doit savoir où les risques s'accumulent actuellement.

L'évolution du rôle du conseiller

L'IA ne rendra pas le conseiller inutile. Elle mettra simplement en évidence les conseils de mauvaise qualité.

Les clients peuvent se contenter d'un service standard lorsque les marchés sont calmes et que les rendements sont élevés. Ils se montrent toutefois moins indulgents lorsque la volatilité augmente, que les portefeuilles perdent de la valeur ou que la liquidité se raréfie. Dans ces moments-là, le conseiller doit expliquer ce qui s'est passé, ce qui importe et ce qu'il convient de faire.

L'IA peut réaliser l'analyse. Elle ne peut toutefois pas assumer la responsabilité fiduciaire.

C'est là que le rôle de l'humain prend tout son sens. Les conseillers devront interpréter les résultats des modèles, remettre en question les hypothèses, comprendre la psychologie des clients et expliquer clairement les compromis à faire. Ils devront également savoir quand ne pas se fier à un modèle.

Une machine peut recommander un rééquilibrage. Elle ne peut toutefois pas pleinement comprendre un conflit familial, les enjeux liés à un héritage, l'attachement émotionnel d'un fondateur à une participation dans son entreprise ou la crainte d'un client de perdre le contrôle.

Le conseiller de demain sera donc plus analytique, mais pas moins humain.

C'est le back-office qui en fera les frais en premier

Une grande partie de l'impact de l'IA sera moins perceptible pour les clients. Les contrôles de conformité, l'examen des documents, l'intégration des nouveaux clients, le reporting, la surveillance des transactions et les processus administratifs sont autant de domaines dans lesquels l'IA peut réduire le travail manuel.

Le programme COiN de JPMorgan Chase, qui utilise l'apprentissage automatique pour analyser des documents juridiques, a montré comment les grandes institutions financières peuvent mettre l'IA au service de processus répétitifs et exigeants en main-d'œuvre. Dans le domaine de la gestion de patrimoine, ce principe s'applique également à la documentation client, aux évaluations de l'adéquation, au reporting et aux contrôles opérationnels.

Cela est important car la gestion de patrimoine privé implique souvent une charge de travail importante. La prestation de services hautement personnalisés peut s'avérer coûteuse. Si l'IA permet d'alléger la charge administrative, les conseillers pourront consacrer plus de temps à leurs clients et moins aux tâches administratives.

Mais l'automatisation doit être gérée avec prudence. Les erreurs de documentation, d'adéquation ou de conformité peuvent avoir des conséquences juridiques et nuire à la réputation. L'efficacité n'a de valeur que si le contrôle reste rigoureux.

Ce sont les données qui constituent la véritable contrainte

Le plus grand obstacle n'est pas l'algorithme. Ce sont les données.

Les gestionnaires de patrimoine travaillent souvent avec des informations fragmentées. Les actifs des clients peuvent être répartis entre plusieurs banques, dépositaires, gestionnaires d'actifs, sociétés de portefeuille et conseillers externes. Les actifs privés peuvent faire l'objet d'évaluations irrégulières. Les structures familiales peuvent être complexes. Les documents peuvent être incomplets ou incohérents.

L'IA ne peut à elle seule remédier à une mauvaise gouvernance des données. Si les données d'entrée sont de mauvaise qualité, les résultats peuvent être trompeurs. Le risque est que les entreprises présentent les conclusions générées par l'IA avec plus d'assurance que ne le justifient les informations sous-jacentes.

Avant que l'IA ne puisse transformer la gestion de patrimoine, les entreprises doivent se doter d'une architecture de données plus rigoureuse, d'une intégration plus solide et d'une définition plus claire de la propriété des informations. Ce n'est pas un travail très prestigieux. Il est toutefois essentiel.

La réglementation ne restera pas passive

L'utilisation de l'IA dans le domaine du conseil financier fera l'objet d'une attention particulière. Les autorités de régulation voudront savoir comment les modèles sont élaborés, comment les recommandations sont contrôlées, comment les données des clients sont protégées et qui est responsable en cas de problème.

Cette question est particulièrement sensible dans le domaine de la gestion de patrimoine, car les conseils doivent être adaptés au client. Si l'IA intervient dans les recommandations de portefeuille, l'évaluation du profil de risque ou la sélection des produits, les entreprises doivent être en mesure d'expliquer le processus.

Le manque de transparence posera problème. Une entreprise ne peut pas se contenter d'affirmer qu'un modèle a fourni une réponse. Elle doit comprendre pourquoi cette réponse a été obtenue, si elle est pertinente et comment elle a été vérifiée.

L'orientation réglementaire est donc prévisible : l'IA sera autorisée, mais la gouvernance jouera un rôle déterminant.

Un fossé concurrentiel se creuse

L'IA creusera l'écart entre les gestionnaires de fortune qui investissent sérieusement dans la technologie et ceux qui la considèrent comme un simple argument marketing.

Les grandes entreprises peuvent disposer d'un avantage en matière de données, d'infrastructures et d'expertise interne. Les petites entreprises ne sont toutefois pas exclues. Elles peuvent recourir à des plateformes spécialisées, à des prestataires externes et à des outils plus ciblés pour améliorer leurs rapports, leurs analyses et leur service à la clientèle.

Ce n'est pas seulement la taille qui fera la différence. C'est l'intégration qui comptera.

Une entreprise qui intègre l'IA à un modèle opérationnel fragmenté risque de n'obtenir que des résultats limités. En revanche, une entreprise disposant de données fiables, de processus rigoureux et d'une offre client claire peut tirer parti de l'IA pour améliorer la qualité de ses services.

Ce que les gestionnaires de patrimoine devraient faire dès maintenant

Il faudrait partir d'une approche pratique plutôt que promotionnelle.

Les entreprises doivent déterminer dans quels domaines l'IA peut résoudre un problème concret : suivi de portefeuille, rapports clients, analyse de documents, conformité, recherche en matière d'investissement ou productivité des conseillers. Chaque cas d'utilisation nécessite des données, des contrôles et des niveaux de supervision humaine différents.

Ils devraient également former les conseillers. Les outils d'IA ne sont utiles que si les personnes qui les utilisent en comprennent les limites. Les conseillers n'ont pas besoin de devenir des data scientists, mais ils doivent être capables de poser de meilleures questions aux systèmes qu'ils utilisent.

Il convient d'expliquer clairement aux clients en quoi l'IA contribue à la qualité du service. Cette technologie doit rendre les conseils plus transparents, et non plus opaques.

Le véritable test, c'est la confiance

Au cours des prochaines années, l'intelligence artificielle s'intégrera de plus en plus dans la gestion de patrimoine. Elle facilitera la gestion des risques, le reporting, la segmentation de la clientèle, la recherche en matière d'investissement et l'efficacité opérationnelle. Sur certains segments du marché, elle permettra de réduire les coûts. Sur d'autres, elle améliorera la qualité des conseils personnalisés.

Mais le secteur devrait éviter toute exagération. L'IA ne fera pas disparaître l'incertitude des marchés. Elle ne remplacera pas le jugement humain. Elle ne transformera pas les conseillers médiocres en conseillers de confiance.

Sa véritable valeur réside ailleurs : une meilleure information, une analyse plus rapide, un service plus personnalisé et une détection plus précoce des risques.

Pour les gestionnaires de patrimoine, la question n'est plus de savoir si l'IA aura une importance. C'est déjà le cas. La question la plus difficile est de savoir s'ils peuvent l'utiliser de manière à renforcer la relation client plutôt qu'à l'affaiblir.

Dans le domaine de la gestion de fortune privée, la technologie ne s'impose que lorsqu'elle renforce la confiance.