Allocation multi-actifs

Philip R. Lane : L'Europe et l'économie mondiale

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L'Europe a entamé l'année 2026 en tablant sur une légère amélioration de la croissance économique et une nouvelle baisse de l'inflation. Ces perspectives se sont assombries. Un nouveau choc énergétique a accentué les pressions sur les prix, réduit le pouvoir d'achat des ménages et incité les entreprises à faire preuve de plus de prudence en matière d'investissement, tandis que la zone euro continue de faire face à une faible productivité, à des marchés de capitaux fragmentés et à un dynamisme industriel en berne. Pour les investisseurs, il ne s’agit pas simplement d’éviter l’Europe, mais d’évoluer dans un environnement plus sélectif où la politique budgétaire, l’exposition au secteur de l’énergie, la qualité des entreprises et les différences nationales importent davantage que les allocations régionales globales.

La Commission européenne prévoit une croissance de l'économie de l'Union européenne de 1,1 % en 2026, contre 1,5 % en 2025. Ses prévisions pour la zone euro sont encore plus modestes, à 0,9 %, avant un rebond à 1,2 % en 2027. La Commission prévoit également que l'inflation dans la zone euro s'établira en moyenne à 3,0 % en 2026, contre 2,1 % en 2025, avant de retomber à 2,3 % en 2027.

Le Fonds monétaire international se montre légèrement plus optimiste quant à la production, prévoyant une croissance de 1,1 % dans la zone euro en 2026, mais cette différence ne modifie en rien la situation générale. L'Europe connaît une expansion lente tout en étant confrontée à un regain de pression inflationniste, à des besoins accrus en matière de dépenses publiques et à un environnement extérieur difficile. Les investisseurs doivent donc déterminer si les valorisations reflètent déjà ces faiblesses et quelles entreprises ou quels actifs sont susceptibles de bien se comporter malgré celles-ci.

Philip R. Lane, membre du directoire de la Banque centrale européenne et ancien économiste en chef de celle-ci, a souligné à plusieurs reprises l’importance de distinguer l’inflation temporaire liée à l’énergie des pressions sur les prix intérieurs plus persistantes. Cette distinction est essentielle pour la politique monétaire et la constitution des portefeuilles. Si la hausse des prix de l’énergie reste maîtrisée et que la croissance des salaires continue de s’atténuer, l’inflation pourrait revenir vers l’objectif de 2 % de la BCE sans nécessiter un cycle de resserrement prolongé. Si les coûts énergétiques se répercutent plus largement sur les services, les salaires et les anticipations d’inflation, les taux d’intérêt pourraient devoir rester restrictifs plus longtemps.

L'économie européenne est importante, mais sa croissance est structurellement faible

L'Europe reste l'une des plus grandes régions économiques du monde, avec une industrie manufacturière de pointe, des marchés de consommation développés, des institutions solides et un volume important d'épargne des ménages. Son importance économique ne devrait pas être mesurée à l’aune d’une part trimestrielle isolée du PIB mondial, comme dans l’article original, car le résultat dépend de la définition que l’on donne de l’Europe (Union européenne, zone euro ou continent au sens large) et de la méthode utilisée pour mesurer la production (taux de change du marché ou parité de pouvoir d’achat).

La question la plus pertinente en matière d'investissement est de savoir pourquoi une région aussi vaste et prospère continue de croître plus lentement que les États-Unis et de nombreuses économies émergentes. Le vieillissement démographique, la croissance modeste de la productivité, la fragmentation de la réglementation et la faiblesse des investissements dans les entreprises technologiques à fort potentiel de croissance ont tous contribué à cette situation. Les entreprises européennes sont souvent performantes sur les marchés bien établis de l’industrie, de la pharmacie, du luxe et de l’ingénierie, mais la région a produit moins de plateformes numériques dominantes à l’échelle mondiale.

La zone euro fonctionne également dans le cadre d’une union monétaire dépourvue d’un système budgétaire ou d’un marché des capitaux pleinement intégré. La BCE fixe un taux d’intérêt unique pour des économies présentant des taux de croissance, des niveaux d’endettement et des structures financières différents. Les gouvernements conservent le contrôle de la plupart des recettes fiscales et des dépenses, tandis que les entreprises restent confrontées à des différences nationales en matière de droit de l’insolvabilité, de réglementation des valeurs mobilières et de fiscalité lorsqu’elles lèvent des capitaux à l’étranger.

Ces disparités sont importantes car l’Europe dispose d’une épargne considérable, mais ne l’oriente pas toujours efficacement vers des investissements productifs. Le patrimoine des ménages est souvent détenu sous forme de dépôts bancaires, de biens immobiliers et de produits financiers nationaux, plutôt que d’être canalisé vers des entreprises en croissance, les infrastructures et les marchés boursiers transfrontaliers. L’Union de l’épargne et de l’investissement de l’UE vise à remédier en partie à ce problème, mais l’intégration institutionnelle prendra du temps.

Le choc énergétique est de retour, sous une forme différente

La première grande crise énergétique de la décennie en Europe a fait suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie et à la forte baisse des livraisons de gaz russe par gazoduc. Les prix de gros du gaz et de l’électricité ont grimpé en flèche, faisant grimper l’inflation dans la zone euro à 10,6 % en octobre 2022. Les gouvernements ont réagi en mettant en place des subventions, des allègements fiscaux, des transferts et des mesures destinées à protéger les ménages et les entreprises.

Le choc actuel est moins important que la crise survenue en 2022, mais il survient à un moment où la marge de manœuvre budgétaire est plus restreinte et où la croissance économique est déjà faible. La hausse des prix de l'énergie pèse comme un impôt sur les économies importatrices. Les ménages consacrent davantage de dépenses au carburant, au chauffage et à l'électricité, ce qui réduit le revenu disponible pour d'autres biens et services, tandis que les entreprises grandes consommatrices d'énergie doivent faire face à des coûts de production plus élevés.

L'impact varie considérablement d'un secteur à l'autre. Les compagnies aériennes, l'industrie chimique, la métallurgie, la logistique et les entreprises manufacturières dont les processus sont grands consommateurs d'énergie sont plus exposées que les éditeurs de logiciels ou les entreprises disposant d'un fort pouvoir de fixation des prix. Les services publics peuvent tirer profit de la hausse des prix dans certaines circonstances, mais leurs rendements dépendent de la réglementation, de leurs politiques de couverture et de la composition de leur parc de production.

Pour les investisseurs, la question qui se pose ne concerne pas seulement l'évolution des prix de l'énergie, mais aussi la capacité de chaque entreprise à absorber ou à répercuter la hausse des coûts. Une entreprise disposant de contrats d'approvisionnement à long terme, d'un processus de production efficace et d'une forte demande de la part de ses clients peut protéger ses marges plus efficacement qu'un concurrent exploitant des actifs obsolètes sur un marché hautement concurrentiel.

L'Europe a réduit sa dépendance directe vis-à-vis des combustibles fossiles russes et a accru ses importations de gaz naturel liquéfié, ainsi que sa production d'énergie renouvelable et ses capacités de stockage. Cela a renforcé sa résilience, sans pour autant éliminer sa vulnérabilité. L'énergie importée reste sensible aux perturbations de l'approvisionnement mondial, aux routes maritimes, aux conflits géopolitiques et à la concurrence des acheteurs asiatiques.

L'inflation complique la tâche de la BCE

Le défi de politique monétaire auquel est confrontée la BCE est d’autant plus difficile à relever que la faiblesse de la croissance s’accompagne d’une hausse de l’inflation. Une banque centrale peut normalement réagir à une baisse de la demande en abaissant ses taux d’intérêt, mais un choc énergétique entraîne une hausse des prix tout en affaiblissant l’activité économique. Une baisse trop rapide des taux risque de rendre l’inflation plus tenace, tandis que le maintien d’une politique restrictive peut aggraver le ralentissement économique.

La composition de l’inflation revêt donc une grande importance. Les prix de l’énergie peuvent connaître des fluctuations brutales sans pour autant entraîner une inflation nationale durable. Les prix des services et les salaires sont généralement plus persistants, car ils reflètent les coûts locaux de main-d’œuvre, les loyers et la demande. La BCE doit déterminer si ce nouveau choc reste cantonné au secteur de l’énergie importée ou s’il se répercute sur un éventail plus large de prix.

Lane a fait valoir que la croissance des salaires devrait continuer à se modérer à mesure que le choc inflationniste des années précédentes se répercute sur les négociations collectives et que les salariés récupèrent une partie de leur pouvoir d'achat perdu. Cela favoriserait un recul progressif de l'inflation sous-jacente. Les perspectives restent incertaines, car les marchés du travail font encore preuve d'une relative résilience, tandis que les entreprises pourraient tenter de préserver leurs marges en répercutant la hausse des coûts des intrants sur leurs clients.

Les investisseurs obligataires doivent tenir compte à la fois de l'évolution future des taux directeurs et du volume d'emprunts publics nécessaires pour financer la défense, les infrastructures, l'énergie et faire face aux pressions démographiques. Même si la BCE venait à réduire les taux à court terme, les rendements des obligations à long terme pourraient rester élevés, dans la mesure où les gouvernements émettent davantage de dette et où les investisseurs exigent une compensation pour l'inflation et l'incertitude budgétaire.

Ce résultat plaide en faveur d'une approche plus nuancée des titres à revenu fixe. Les titres à échéance plus courte peuvent offrir un revenu attractif avec un risque de duration limité, tandis que les obligations d'État à plus longue échéance peuvent afficher de solides performances si la croissance faiblit et que l'inflation recule plus rapidement que prévu. Les obligations indexées sur l'inflation peuvent offrir une protection contre une nouvelle pression sur les prix, même si leur valeur dépend des hypothèses d'inflation déjà intégrées dans les cours du marché.

L'Allemagne n'est plus un moteur automatique de croissance

L'Allemagne était autrefois considérée comme le pôle industriel stable de l'économie européenne, grâce à un secteur manufacturier compétitif, à une énergie russe bon marché et à une forte demande chinoise. Chacun de ces piliers s'est affaibli.

L'économie s'est contractée tant en 2023 qu'en 2024, mettant en évidence des problèmes structurels qui s'étaient développés avant la pandémie. Les industries grandes consommatrices d'énergie ont dû faire face à une hausse des coûts, le secteur automobile a été confronté à la transition vers les véhicules électriques et à la concurrence des constructeurs chinois, tandis que les investissements dans les infrastructures et le numérique sont restés insuffisants. La faiblesse de la demande extérieure a aggravé ces contraintes internes.

L'Allemagne conserve néanmoins des atouts majeurs. Ses entreprises industrielles disposent d'un savoir-faire en ingénierie, d'une propriété intellectuelle de grande valeur et d'un réseau international de clients bien établi. Les dépenses publiques consacrées à la défense, aux transports, aux réseaux électriques et aux infrastructures numériques pourraient également soutenir la demande et moderniser le tissu productif.

La viabilité de l'investissement dépend donc moins d'un retour rapide au modèle d'exportation antérieur que de la capacité des entreprises et des décideurs politiques à s'adapter. Les entreprises industrielles qui renforcent leur automatisation, réduisent leur consommation d'énergie ou fournissent des équipements destinés à l'électrification pourraient tirer profit de cette transition. En revanche, celles qui dépendent d'une énergie dont le prix reste bas, dont la direction manque de réactivité ou qui opèrent sur des marchés nationaux protégés sont confrontées à des perspectives plus difficiles.

L'Allemagne illustre également pourquoi une analyse nationale est indispensable. Une économie globale en difficulté peut abriter des entreprises compétitives à l'international qui réalisent une grande partie de leur chiffre d'affaires à l'étranger. À l'inverse, un fonds d'actions européen peut sembler diversifié sur le plan régional tout en dépendant fortement de la demande mondiale, de la consommation américaine ou de l'activité industrielle chinoise.

L'Europe du Sud est devenue relativement plus résiliente

Les disparités entre les économies européennes ont évolué depuis la crise de la dette souveraine. L’Espagne, le Portugal et la Grèce étaient autrefois principalement perçus à travers le prisme de leurs difficultés budgétaires, de la fragilité de leurs systèmes bancaires et d’un taux de chômage élevé. Plusieurs économies d’Europe du Sud ont récemment affiché une croissance plus rapide que celle de l’Allemagne, soutenues par le tourisme, les services, les fonds de relance de l’UE et une demande intérieure plus forte.

L'Espagne a bénéficié d'une croissance démographique, d'investissements dans les énergies renouvelables et d'un secteur des services qui va au-delà du tourisme traditionnel. Le Portugal a attiré des entreprises technologiques, des résidents étrangers et des investissements, tandis que la Grèce a amélioré sa gestion budgétaire et rétabli une plus grande confiance dans son système bancaire.

Ces économies restent confrontées à des problèmes structurels, notamment des écarts de productivité, des tensions sur le marché du logement et une exposition aux risques liés au climat. Les régions fortement dépendantes du tourisme peuvent être vulnérables à la canicule, à la pénurie d'eau et à l'évolution des habitudes de voyage. Le niveau élevé de la dette publique limite également la capacité de certains gouvernements à faire face à de futurs chocs.

Ce changement n'en reste pas moins important pour les investisseurs. L'Europe ne peut plus être simplement divisée entre un noyau nord solide et un sud durablement faible. La croissance, le risque budgétaire et la stabilité politique doivent être évalués pays par pays, en particulier en ce qui concerne les obligations d'État, les banques, les infrastructures et l'immobilier.

Les dépenses publiques sont à la fois source d'opportunités et de pressions

L'Europe est confrontée simultanément à plusieurs priorités stratégiques coûteuses. Les gouvernements doivent renforcer les capacités de défense, moderniser les réseaux électriques, consolider la sécurité énergétique, soutenir la compétitivité industrielle et adapter les infrastructures au changement climatique. Le vieillissement de la population entraîne également une augmentation des dépenses liées aux retraites et aux soins de santé.

La Commission européenne estime que l'Union européenne a besoin de 750 à 800 milliards d'euros d'investissements supplémentaires chaque année pour répondre à ses priorités en matière de défense, de technologies numériques, d'énergie et de compétitivité. Ces montants ne peuvent être financés intégralement par les budgets publics. La mobilisation de l'épargne des ménages et des capitaux institutionnels devient donc une priorité de politique économique.

Pour les investisseurs, l'augmentation des dépenses publiques peut profiter aux entreprises actives dans les secteurs de la défense, de la construction, des équipements de réseau, de la cybersécurité, des transports et de l'automatisation industrielle. L'impact ne sera toutefois pas uniforme. Les programmes gouvernementaux peuvent en effet être retardés par les règles relatives aux marchés publics, les contraintes d'urbanisme, les pénuries de capacités et les désaccords politiques.

Une politique budgétaire expansionniste pourrait également faire grimper les rendements obligataires et créer des tensions avec les règles budgétaires de l'UE. Les pays dont la dette est moins élevée et les recettes plus importantes disposent d'une plus grande marge de manœuvre que les gouvernements fortement endettés. Cette différence peut avoir une incidence sur les écarts de rendement des titres souverains, les coûts de financement des banques et l'investissement national.

Un emprunt européen commun pourrait accroître l'offre d'actifs libellés en euros et bénéficiant d'une notation élevée, et contribuer à financer les priorités communes. M. Lane a fait valoir qu'une offre plus importante d'actifs européens sûrs pourrait renforcer la stabilité financière et favoriser l'approfondissement des marchés des capitaux. Sur le plan politique, toutefois, l'emprunt commun reste controversé, car les États membres sont en désaccord sur le partage des risques et la responsabilité budgétaire.

La transition écologique est un besoin d'investissement, et non une simple opération commerciale

L'Union européenne s'est engagée à réduire ses émissions nettes de gaz à effet de serre d'au moins 55 % d'ici 2030 par rapport à 1990 et à atteindre la neutralité carbone d'ici 2050. Pour atteindre ces objectifs, il faudra bien plus que d'acheter des actions dans des entreprises du secteur des énergies renouvelables.

La Commission européenne estime que les investissements annuels dans le système énergétique de l'UE devront plus que doubler pour atteindre environ 565 milliards d'euros entre 2021 et 2030. Des investissements sont nécessaires dans les réseaux électriques, le stockage, la production d'énergie renouvelable, la rénovation des bâtiments, l'efficacité énergétique industrielle, les transports et la sécurité énergétique.

Cela ouvre des perspectives tant dans les actifs traditionnels que dans les actifs alternatifs. Les sociétés cotées en bourse pourraient tirer parti de la demande en câbles, en équipements électriques, en logiciels de gestion de réseau et en matériaux de construction. Les fonds d'infrastructure peuvent financer des actifs de production et de transport d'électricité, tandis que les fonds de capital-investissement peuvent investir dans des services d'efficacité énergétique, des technologies industrielles et des fournisseurs spécialisés.

La viabilité financière exige de la rigueur. Les projets liés aux énergies renouvelables peuvent être pénalisés par la hausse des coûts de financement, les retards dans les procédures d’autorisation, les contraintes liées au réseau et l’évolution des régimes de subventions. Les fabricants peuvent voir leurs marges diminuer lorsque la capacité de production augmente plus rapidement que la demande. Un objectif politique fort ne garantit pas pour autant des rendements attractifs à toutes les entreprises qui y sont associées.

Les investisseurs devraient s'intéresser à la place qu'occupe chaque entreprise au sein de la chaîne de valeur, à la solidité de ses contrats et au montant des capitaux nécessaires. Les entreprises fournissant des équipements ou des services rares peuvent présenter des perspectives économiques plus solides que les promoteurs exposés à des appels d'offres concurrentiels et à la volatilité des prix de l'électricité.

L'investissement dans le numérique reste un enjeu de compétitivité

Dans le cadre de son programme « Décennie numérique », l'Europe s'est fixé des objectifs ambitieux en matière de compétences numériques, d'infrastructures, d'adoption par les entreprises et de services publics. Ces objectifs relèvent de la politique générale et ne constituent pas une garantie que l'économie numérique représentera une part précise du PIB d'ici 2028.

La région dispose d'atouts dans les domaines des logiciels industriels, des équipements de télécommunications, des technologies de fabrication de semi-conducteurs et des applications métier spécialisées. Elle présente en revanche des faiblesses en matière de grandes plateformes grand public, de cloud computing et de financement des entreprises technologiques en phase avancée.

L'intelligence artificielle accentue l'importance de ces différences. Les entreprises européennes peuvent améliorer leur productivité en mettant en œuvre l'IA dans les secteurs de l'industrie manufacturière, de la logistique, de la santé, de la finance et de l'administration publique, sans pour autant devoir créer un modèle de base mondial dominant. Cette adoption peut générer une valeur économique considérable, même lorsque la technologie sous-jacente est fournie par des entreprises américaines.

Il en résulte un tableau contrasté en matière d'investissement. Les entreprises européennes du secteur des logiciels et de l'industrie pourraient tirer profit de l'intégration de l'IA dans leurs relations clients existantes, tandis que les centres de données, les réseaux électriques et les chaînes d'approvisionnement en semi-conducteurs nécessitent des investissements considérables. Parallèlement, la dépendance vis-à-vis des fournisseurs étrangers de services cloud et de modèles peut entraîner un transfert d'une partie de la valeur économique hors d'Europe.

La réglementation est un autre facteur à prendre en compte. La loi européenne sur l’IA vise à mettre en place des mesures de protection en fonction du niveau de risque présenté par les différents systèmes. Des règles claires peuvent renforcer la confiance et offrir aux entreprises un cadre prévisible, mais les coûts liés à la mise en conformité risquent de peser davantage sur les petites entreprises que sur les grands acteurs établis.

Les investisseurs en actions doivent faire la distinction entre la zone géographique et le chiffre d'affaires

Les marchés boursiers européens comptent de nombreuses entreprises dont le chiffre d'affaires est mondial. Les groupes du luxe réalisent une grande partie de leurs ventes auprès des consommateurs asiatiques et américains, les laboratoires pharmaceutiques opèrent à l'international et les exportateurs industriels dépendent des investissements réalisés en dehors de leur pays d'origine.

Cela signifie que l'achat d'actions européennes ne revient pas nécessairement à investir directement dans la croissance intérieure européenne. Un euro faible peut soutenir les bénéfices convertis des exportateurs, tandis qu'une demande plus forte aux États-Unis ou en Asie peut avoir plus d'importance que la situation en France ou en Allemagne.

Les valorisations ont souvent été inférieures à celles du marché américain, notamment parce que l'Europe compte moins de grandes entreprises technologiques et accorde une place plus importante aux secteurs bancaire, industriel, de l'énergie et de la consommation. Des valorisations plus faibles peuvent offrir des opportunités, mais elles peuvent également refléter une croissance plus lente des bénéfices et des contraintes structurelles.

Les investisseurs doivent faire la distinction entre les entreprises dont les actions sont bon marché parce que les prévisions sont trop pessimistes et celles dont les actions sont bon marché parce que leur modèle économique est confronté à une détérioration à long terme. La solidité du bilan, le pouvoir de fixation des prix et l'exposition aux investissements publics sont susceptibles d'avoir plus d'importance que l'optimisme général au niveau régional.

Les banques européennes se trouvent confrontées à un dilemme similaire. La hausse des taux d'intérêt a permis d'améliorer les marges sur les prêts après des années de faible rentabilité, tandis que le renforcement de leurs fonds propres a atténué certains des risques liés à la crise de la dette souveraine. Un ralentissement de la croissance, une augmentation des pertes sur créances et d'éventuelles baisses de taux pourraient toutefois peser sur les résultats, ce qui rendrait la qualité des actifs et l'exposition aux marchés nationaux de plus en plus importantes.

Les actifs alternatifs peuvent tirer parti des besoins structurels en matière d'investissement

La demande européenne en matière d'investissements dans les infrastructures, l'énergie et la défense offre des opportunités en dehors des marchés boursiers. Les fonds d'infrastructure privés peuvent financer les énergies renouvelables, les centres de données, les réseaux de fibre optique, les transports et les réseaux électriques. Le crédit privé peut soutenir des entreprises que les banques sont moins disposées ou moins en mesure de financer, tandis que les stratégies immobilières peuvent cibler la logistique, les logements étudiants, les établissements de santé et les bâtiments à haute efficacité énergétique.

Ces actifs ne sont pas à l'abri des fluctuations du cycle économique. La hausse des taux d'intérêt entraîne une augmentation des coûts de financement et une baisse des valorisations, en particulier pour les actifs acquis en partant du principe que le coût de la dette resterait durablement bas. Les projets d'infrastructure peuvent être confrontés à des interventions politiques, à des retards de construction et à une demande incertaine.

Les investisseurs sur le marché du crédit privé doivent déterminer si les rendements plus élevés compensent la situation financière plus fragile des emprunteurs et la liquidité limitée. Les investisseurs immobiliers doivent faire la distinction entre les secteurs bénéficiant d'une demande structurelle et les immeubles de bureaux ou les commerces de proximité confrontés à l'évolution des modes de travail et de consommation.

Les actifs alternatifs permettent de diversifier un portefeuille, mais leurs valorisations s'ajustent moins fréquemment que celles des titres cotés. La stabilité observée peut s'expliquer en partie par les méthodes d'évaluation utilisées plutôt que par un risque économique moindre. Les investisseurs devraient soumettre à des tests de résistance l'effet de levier, les besoins de refinancement et les hypothèses de sortie, plutôt que de se fier à des rendements historiques réguliers.

La constitution du portefeuille devrait tenir compte de plusieurs scénarios européens

Les perspectives actuelles ne justifient pas une allocation unique, fondée sur une forte conviction, sur l'ensemble des actifs européens. Les investisseurs devraient réfléchir à la manière dont différentes positions évolueraient selon plusieurs scénarios plausibles.

Si le choc énergétique s'atténue et que l'inflation sous-jacente continue de se modérer, la BCE pourrait disposer d'une plus grande marge de manœuvre pour soutenir la croissance. Les obligations à longue durée, certaines actions sensibles aux taux d'intérêt et l'immobilier pourraient en bénéficier. Les entreprises exposées à la consommation intérieure pourraient également se redresser à mesure que le pouvoir d'achat s'améliore.

Si l'inflation se maintient autour de 3 % alors que la croissance s'affaiblit, le pouvoir de fixation des prix et la solidité du bilan prennent davantage d'importance. Les obligations à court terme, les titres indexés sur l'inflation, les infrastructures générant des revenus contractuels et les entreprises capables de répercuter leurs coûts pourraient offrir une meilleure protection.

Une perturbation géopolitique plus profonde favoriserait la liquidité, les actifs défensifs et les entreprises liées à la sécurité énergétique ou à la défense, tout en exerçant une pression sur les transports, la consommation discrétionnaire et les industries grandes consommatrices d'énergie. Une réponse budgétaire plus forte pourrait soutenir la croissance, mais entraînerait une augmentation de l'endettement public et des taux à long terme.

Parmi les priorités concrètes en matière de portefeuille, on peut citer :

  • Diversifier l'exposition à la duration. Les obligations à court terme génèrent des revenus et présentent une moindre sensibilité aux hausses de taux, tandis que celles à plus longue échéance peuvent offrir une protection contre un ralentissement plus marqué de la croissance.

  • Distinction entre les recettes nationales et les recettes internationales. Les exportateurs cotés sur les marchés européens peuvent afficher des performances différentes de celles des entreprises qui dépendent de la consommation et de l'investissement locaux.

  • Évaluation de la sensibilité à l'énergie. Les investisseurs doivent comprendre comment la hausse des coûts de l'électricité, du carburant et du gaz influe sur les marges, la demande et la capacité de refinancement.

  • Analyse de l'exposition souveraine. Les conditions budgétaires varient considérablement d'un État membre à l'autre et peuvent avoir une incidence sur les banques, les services publics et les actifs réglementés.

  • Choisir avec soin les investissements de transition. Le soutien politique est précieux, mais ce sont la rentabilité du projet, sa position concurrentielle et son intensité en capital qui déterminent les rendements.

  • Maintenir la liquidité. Les actifs privés peuvent offrir une exposition intéressante à long terme, mais les portefeuilles doivent disposer de liquidités suffisantes pour faire face à leurs obligations en période de crise.

  • Suivi du risque de change. L'euro pourrait réagir aux écarts de taux d'intérêt, aux importations d'énergie et à l'évolution de la situation géopolitique, ce qui aurait des répercussions tant sur les investisseurs locaux qu'internationaux.

L'attrait de l'Europe pour les investisseurs repose sur la mise en œuvre

L'Europe dispose des capitaux, de l'expertise technique et des capacités institutionnelles nécessaires pour améliorer ses performances économiques. Son défi consiste à traduire ses objectifs politiques en investissements, à mener à bien l'intégration financière transfrontalière et à réduire les obstacles qui empêchent les entreprises de se développer.

Les trois à cinq prochaines années permettront de vérifier si l'augmentation des dépenses dans les domaines de la défense, de l'énergie et des infrastructures renforce la capacité de production ou se contente d'alourdir la dette publique. Elles montreront également si l'épargne européenne peut être orientée vers des entreprises innovantes plutôt que de rester concentrée dans les dépôts bancaires, l'immobilier et des marchés nationaux fragmentés.

Les perspectives ne sont pas uniformément moroses. La croissance en Europe du Sud, l’automatisation industrielle, les dépenses de défense, les investissements dans les réseaux électriques et certaines entreprises mondiales offrent des opportunités crédibles. Les risques sont tout aussi évidents : un nouveau choc énergétique, une faible productivité, la fragmentation politique et une inflation persistante pourraient maintenir la croissance à un niveau inférieur à celui des régions concurrentes.

L'accent mis par Lane sur la composition et la persistance de l'inflation revêt donc une importance qui dépasse le cadre de la politique monétaire. Les investisseurs doivent distinguer les fluctuations temporaires des prix des changements économiques durables, tout comme ils doivent faire la distinction entre une croissance régionale faible et les perspectives des entreprises et des actifs individuels.

L'Europe ne constitue pas un investissement homogène. Il s'agit d'un ensemble d'économies, de secteurs d'activité et de cadres réglementaires qui réagissent différemment aux mêmes chocs externes. Les portefeuilles les plus performants ne se fonderont pas sur l'affirmation générale selon laquelle l'Europe serait soit sous-évaluée, soit en déclin. Ils identifieront les domaines dans lesquels les investissements publics, l'adaptation des entreprises et des valorisations réalistes génèrent des rendements qui compensent les contraintes structurelles de la région.

  Philip R. Lane : L'Europe et l'économie mondiale